La musique de Madame Favart

“Le titre de mon opéra-comique suffit à en déterminer les véritables proportions. Justine Favart, en effet, c’était l’incarnation de la chanson française. Un tel sujet ne pouvait qu’inspirer une comédie à ariettes, agrandie, développée.1

Avec Madame Favart (1878), Jacques Offenbach désire restaurer le genre de l’opéra-comique, qu’il a lui-même beaucoup pratiqué à son arrivée à Paris, en tant que violoncelliste dans la fosse de l’Opéra-Comique. Pour joindre le fond à la forme, il s’empare de l’histoire des Favart, pionniers du genre dans le Paris du XVIIIe siècle, et propose avec ses librettistes une comédie mêlée d’ariettes2 et de vaudevilles3.

La restauration du genre de l’opéra-comique

Si les personnages de Madame Favart sont moins bouffons que ceux d’autres de ses pièces, Offenbach écrit une musique fidèle à son esprit vif et délicat. La multiplication des couplets et des chansons rappelle les origines de l’opéra-comique, qui puise ses racines dans le théâtre de foire parisien. Au XVIIIe siècle, la véritable Justine Favart se produisait aux Foires Saint-Germain et Saint-Laurent.

Tout comme le goût italien du XVIIIe a agrémenté l’opéra-comique d’ariettes raffinées, de nombreux numéros de la partition sont composés de plusieurs volets contrastants : couplets, chœurs, ensembles – qui font souvent avancer l’action. Ceux-ci sont articulés par de jolis récitatifs4. Cette technique de numéro complexe, autrefois réservée aux finals d’acte, est employée dans près de la moitié des passages musicaux.

Par rapport à ses précédentes compositions, les parties musicales sont significativement plus courtes, avec des changements de tempo très fréquents. Le compositeur, amoureux du théâtre, est toujours prêt à bondir férocement sur la moindre mollesse d’écriture.

Une inventivité musicale au service de la comédie

Selon le rythme qu’il veut donner à l’action, le compositeur emploie tour à tour couplets, ensembles, mélodrames, récitatifs, chœurs et chansons. La première intervention de Madame Favart, composée de plusieurs volets, en constitue un bel exemple. Après un tonique chœur introductif, l’orchestre imite le son de la vielle à roue. Le bourdon est confié aux violoncelles, aux cors et au basson, alors que la main gauche de la vielle est jouée par le hautbois. Le malicieux Offenbach fait tenir à ce dernier une note étrangère à l’harmonie, ce qui est commun dans ce folklore. La texture instrumentale ainsi créée sert de fond sonore pour le mélodrame annonçant l’arrivée de Madame Favart. La jeune comédienne entre en scène déguisée en vielleuse, et chante des chansons à une assemblée de voyageurs, comme un théâtre dans le théâtre. On peut entendre une courte parodie archaïsante d’opéra seria, puis deux chansons populaires : “Fanchon” (“elle aime à rire, elle aime à boire”) et la gigue “dans les gardes françaises”5. Pour finir, elle reprend sa mélodie de vielleuse, alors que les chœurs continuent de chanter la gigue. Cette juxtaposition offre un savant mélange de rythmes binaires et ternaires, tout en caractérisant le personnage : voilà une actrice capable d’entraîner les voyageurs dans ses chansons.

“Après la guerre, le militaire aime à s’offrir quelque plaisir”

Que serait une pièce d’Offenbach sans ses entraînants rythmes militaires ? Comme Molière avant lui avait tourné les médecins en dérision, Offenbach s’est employé à ridiculiser l’inattaquable armée. Après la défaite de Sedan, ces plaisanteries ne sont toutefois plus au goût du jour. À titre d’exemple, les représentations de son opéra bouffe La Grande-duchesse de Gérolstein (1867) reprennent timidement après 8 ans d’interdiction. Dans Madame Favart, Offenbach joue finement en conservant les rythmes électrisants qui ont fait son succès, avec des paroles moins moqueuses pour la “grande muette”.

Du point de vue de l’orchestration, on peut souligner le véritable culte que le compositeur voue au fifre6. Les notes pétillantes du piccolo traversent toute la partition, parfois à la mélodie mais aussi en égrenant de profuses guirlandes de notes. La musique du camp est aussi caractérisée par les incontournables tambours et trompettes.

“Des serments pleins de tendresse…”

Offenbach, qui se sait très “accessible du côté du cœur7, écrit des pages pleines de tendresse, empreintes de grâce et d’insouciance. Il privilégie pour cela le rythme de la valse, qui évoque les battements du cœur. Aux couplets de Suzanne (n°2) répondent les Romances d’Hector (n°9) et de Favart (n°17), trois valses.

Extrait des couplets de Suzanne (n°2). Les battements de cœur sont confiés aux violons, altos, hautbois et clarinettes.

 

Les folklores de Madame Favart

Jean-Honoré Fragonard, La joueuse de vielle, huile sur toile. Non datée, probablement peinte dans les années 1770

Offenbach profite d’avoir un personnage adepte du déguisement pour sacrifier à son goût du folklore. L’évocation de Fanchon la vielleuse, qui prête ses traits à Justine Favart dans le premier acte, permet de faire entendre de la musique pour vielle à roue. Le compositeur tisse aussi sa partition de danses et de chants traditionnels : les polkas sont nombreuses, ainsi que les gigues, qui apparaissent ici souvent teintées du rythme de sicilienne. Le goût du déguisement est à son comble avec la tyrolienne du 3e acte. Plus vraie que nature, elle est construite sur un rythme de ländler8 et comporte ces grands intervalles resserrés si caractéristiques du Tyrol.

Extrait de la tyrolienne (n°18). Madame Favart et Hector chantent tous les deux un saut d’octave en triples croches.

Le chœur mis à l’honneur

Présent dans plus de la moitié des numéros, le chœur est le plus souvent utilisé allegro. Ses parties, très rythmées, donnent du nerf à la partition et participent à l’effervescence chère à Offenbach, surtout dans les finals survoltés.

Le chœur donne à plusieurs reprises un éclat initial aux ariettes, ou bien se fait commentateur de l’action, à l’instar des chœurs antiques. Incarnant successivement voyageurs, invités et servantes, officiers et soldats, marmitons, tapissiers, petits fifres et trompettes, garçons d’auberge et cantinières, mais aussi des personnages de La Chercheuse d’esprit9, les choristes changent souvent de rôles, et de costumes !

Notes

1 Jacques Offenbach, “Lettre au directeur du Grand-Théâtre de Marseille”, parue dans Le Figaro du 29 janvier 1879.

2 Interludes musicaux de style vif et léger qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, alternaient avec le texte d’une comédie.

3 Chansons comprenant couplets et refrains rimés sur des airs populaires, qui servaient de prétexte à la satire d’individus ou d’événements du jour.

4 Le récitatif est une technique de composition vocale qui suit les inflexions naturelles de la phrase parlée. Il est employé pour favoriser la relation d’un événement, faire avancer l’action et assurer la liaison entre les différents volets d’un numéro.

5 Ces deux chansons ont été composées au XVIIIe siècle par des abbés et ont vite été intégrées au répertoire militaire.

6 Il lui a même consacré une opérette en 1868, Le fifre enchanté.

7 Offenbach à Ludovic Halévy, lettre du 24 juillet 1869.

8 Le ländler est une danse folklorique à trois temps, d’un tempo généralement rapide lorsqu’elle est pratiquée en Suisse et au Tyrol. Avant l’essor de la valse au XIXe, c’était la danse la plus commune en Autriche, au sud de l’Allemagne et en Suisse alémanique.

9 La Chercheuse d’esprit est un opéra-comique en un acte de Charles-Simon Favart.

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La petite histoire de Madame Favart d’Offenbach

Un succès à son époque et à présent une œuvre oubliée d’Offenbach, comment justifier une telle destinée pour Madame Favart ?

Un succès au XIXe siècle 

Avec Madame Favart, Offenbach (1819-1880) compose sa 99ème œuvre pour chœur et orchestre, soit l’une de ses dernières créations. Elle est représentée pour la première fois le 28 décembre 1878 aux Folies Dramatiques. Salle comble, le spectacle sera rejoué plus de 200 fois d’affilée… un succès !

Cette pièce permet à son auteur de renouer avec la réussite, après la faillite du Théâtre de la Gaîté, dont il a été le directeur jusqu’en 1875.

Offenbach a commencé sa carrière en tant que violoncelliste à l’Opéra-Comique, dont il assurait occasionnellement la direction musicale. De cette expérience, il a acquis l’habitude d’intégrer des airs populaires dans la plupart de ses compositions musicales. Madame Favart n’y fait pas exception, avec la reprise de refrains de garnison ou d’une marche de fanfare promise à un bel avenir : « Fanchon ». Cet air du genre comique troupier recevra ses titres de gloire après le décès d’Offenbach, lors de la victoire de la guerre de 1914-1918. Mais la pièce, elle, ne sera que peu rejouée.  

Un couple réel et romanesque : Justine et Charles Favart

Un couple en fuite

L’intrigue met en scène un couple célèbre ayant vécu au XVIIIème siècle : Charles et Justine Favart. Charles est un directeur de théâtre et dramaturge. Il devient célèbre grâce à La Chercheuse d’esprit en 1741, et, suite à son triomphe, il est nommé à la direction de l’Opéra-Comique où il produira ses pièces. Il y rencontre Mlle de Chantilly qui deviendra sa femme en 1745. De 1746 à 1750, il est appelé à diriger une troupe ambulante de comédiens qui suit les armées du maréchal de Saxe afin de soutenir le moral des troupes. C’est à ce moment que les faits historiques évoquent un récit romanesque : Mme Favart devient la maîtresse du maréchal, puis finit par repousser ses assiduités. Le maréchal se venge alors sur le mari, qui doit fuir pour échapper à la menace de la Bastille. Elle-même est enfermée dans plusieurs couvents, avant de céder au maréchal. Elle est alors amenée au château de Chambord. 

Une actrice révolutionnaire

à la mort du maréchal, les époux sont réunis, et c’est au tour de Mme Favart de briller. En effet, elle va jouer au Théâtre-Italien Bastien Bastienne en 1753. Elle apparaît sur scène costumée en bergère. C’est la première fois qu’une actrice enfile une tenue particulière pour jouer un rôle. Elle sera suivie dans sa démarche par La Clairon, dans le registre tragique. Cette révolution du costume a donné le théâtre et l’opéra tel qu’on les connaît à présent.  

Une œuvre comique

Une intrigue de comédie

L’opérette, moins sérieuse que l’opéra, tient davantage de la comédie. Et en effet, à plusieurs égards, l’intrigue de Madame Favart évoque des pièces de vaudeville ou des comédies de Marivaux. En effet, dès l’acte I, le sujet principal semble être le mariage de Suzanne et Hector sans cesse dérangé par des barbons, que ce soit le père de Suzanne, le major, ou bien le marquis de Pontsablé. Pour obtenir ce mariage et triompher des difficultés, les protagonistes vont jouer de divers déguisements, multipliant les occasions de quiproquos.

Une satire sociale

Un autre ressort comique de la pièce est la satire des soldats, présentés comme des soulards à l’acte I. Le sergent Larose et le marquis de Pontsablé sont tous deux des figures de généraux peu reluisantes, trop enclins au libertinage. La satire touche même le maréchal de Saxe, vainqueur de Fontenoy. Bien qu’il ne soit pas présent dans la pièce, les quelques allusions qui le visent le dénigrent sans retenue : il devient pour le public un « gros » homme cloué au lit par la goutte, et perd ainsi tout panache militaire. Cette satire virulente contre l’armée s’explique par l’atmosphère de rédaction de la pièce, après la défaite contre les Prussiens en 1871.

 Un éloge du rôle de comédien

Toute la pièce, qui porte le nom d’une célèbre actrice, peut être comprise comme une célébration du métier de comédienne : les différents rôles que prend le personnage (Toinon, la douairière, un tyrolien) met en valeur le travail d’acteur qui consiste à se faire passer pour un autre. Le personnage de madame Favart peut être rapproché de celui de Figaro, qui par son esprit inventif parvient à retourner la situation à son avantage, notamment dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Le spectateur, qui suit les différents rôles endossés par madame Favart, est mis dans la connivence et peut admirer son talent. D’ailleurs, elle éclipse largement les  autres personnages, que ce soit par son temps sur scène ou par le nombre de ses interventions musicales.

Madame Favart, féministe ?

En 1878, les premiers mouvements féministes émergent à peine. Mais le personnage de Madame Favart pourrait très bien prétendre au rôle. Intelligente et débrouillarde, elle n’a besoin de personne pour se sortir d’embarras, et c’est heureux, car ce n’est certainement pas sur les hommes de la pièce qu’il faut compter.

Talentueuse actrice, ingénieuse planificatrice, capable de manipuler comme de faire confiance, elle nous offre une personnalité affirmée et juste qui contraste avec le ridicule de ceux qui lui donnent la réplique. D’elle seule proviennent les idées et les solutions à chaque nouvelle situation. Elle agit là où les autres subissent.

Avant-gardiste des mouvements féministes, elle tient tête aux hommes de pouvoir qui veulent la rabaisser, la cantonner au rôle d’objet de désir et la forcer à entretenir leurs fantasmes. Au lieu de s’y plier, elle utilise leurs penchants pour se donner l’avantage. Et si elle n’hésite pas à user de tous les atouts qu’elle possède, elle ne le fait jamais sans raison.

Ainsi, Madame Favart nous plonge en pleine  France du XVIIIème siècle,  dans la vie aux accents romanesques d’un couple de  figures importantes des salons de l’époque. Et tout cela, pour nous faire admirer l’audace et la ruse des personnages, certes… mais avant tout pour nous amuser !

 

Sources : 

  • Opéra comique, “5 choses à savoir sur madame Favart d’Offenbach”. 5 choses à savoir sur Madame Favart d’Offenbach | Opéra Comique (opera-comique.com)
  • David Charlton, “Marie-Justine Favart, née Duronceray: some new biographical details”, Eighteenth-Century Music 13/1, 95–103, Cambridge University Press, 2016, doi:10.1017/S1478570615000445
  • Flora Mele, « Justine Favart autrice et interprète: rôle d’une artiste polyvalente en «société» », Études de lettres [En ligne], 317 | 2022, mis en ligne le 15 mai 2023, consulté le 15 mai 2023. URL : http://journals.openedition.org/edl/3784 ; DOI : https://doi.org/10.4000/edl.3784
  • Maurice Dumoulin, Favart et Madame Favart: un ménage d’artistes au XVIIIe siècle, Louis-Michaud, 1900. 

 

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Quelle importance a le costume au théâtre ?

Ah ! le plaisir de se déguiser ! de se travestir ! d’être pour quelques instants, grâce à un foulard ou un chapeau, quelqu’un d’autre, et jouer la comédie ! Dans nos jeux d’enfants, le déguisement est le moyen privilégié pour devenir quelqu’un d’autre. Et pourtant, au théâtre où tout le métier du comédien consiste à changer de personnalité, on ne se costume pas depuis si longtemps. 

Si vous avez déjà eu la chance de visiter le palais Garnier ou le Centre national du costume et de la scène, vous avez pu voir des tenues portées par des étoiles ou des comédiens célèbres. De près, vous avez pu apercevoir nombre de détails brodés, de perles, de dorures mais aussi de nombreuses traces d’usure, de reprises, de coutures apparentes : splendeur et misère des costumes de scène. Ces détails disent bien l’importance que le costume a gagné au fil des siècles. Richement travaillé, il est devenu un élément important de la représentation scénique.

Quelle est donc la place du costume dans la mise en scène ?

Le costume, cette « seconde peau » du comédien

Le costume de scène désigne le vêtement porté sur scène par les comédiens. Il permet d’abord au spectateur d’identifier rapidement les personnages, y compris depuis le fond de la salle de théâtre : des couleurs, une silhouette sont associées à un individu. Les costumes sont d’ailleurs souvent exagérés afin d’être vus de loin : traînes, coiffes, maquillage exagéré. Les couleurs, notamment, sont un élément visuel souvent utilisé pour définir des familles de personnages ou en démarquer certains. Ainsi, dans la mise en scène de Roméo et Juliette de Thomas Jolly (Bastille, 2023), Juliette est toujours vêtue de blanc : on la distingue d’un coup d’oeil parmi les autres dames. 

Dans la mise en scène des Brigands joué par Oya Kephale (Théâtre Armande Béjart, 2023), le rouge est une couleur réservée aux Espagnols, qui se distingue comme un groupe particulier.  

Etablir un “costume”

Au-delà de  son rôle d’identification, le costume attribue une histoire au personnage. Pour dire « choisir le caractère d’un personnage», le XVIIIe siècle parle d’ailleurs « d’établir le costume » d’un rôle. Cela montre combien le costume et le caractère sont liés. Le vêtement du personnage révèle des informations sur les évènements qui ont précédé son entrée en scène, son époque, ou son statut social : les personnages de Madame Favart sont des personnes réelles du XVIIIe siècle ; la mise en scène peut choisir ou non  de conserver des costumes XVIIIe, comme l’a fait Oya Kephale (Théâtre Armande Béjart, 2024), afin de souligner l’ancrage des personnages dans cette époque. Ce choix permet aussi aux spectateurs de se projeter dans un certain type de relations, de niveau de langage, de vocabulaire etc. Un costume brillant, brodé, riche de dentelles,  trahira un statut social élevé, quand au contraire des couleurs sobres, des tissus mats indiqueront  une personne issue d’une classe modeste. Ainsi, le costume donne un contexte au personnage et participe à la construction du rôle. C’est d’autant plus clair dans le cas de la comédie, avec ses personnages stéréotypés ( matador, jeune premier, barbon, ingénue…), souvent issu de la commedia dell’arte, dont le costume signale le caractère aux spectateurs. 

Il peut également révéler une évolution du caractère du personnage au cours de la pièce : un enrichissement ou encore un changement de tempérament. C’est ce que la mise en scène de Podalydès suggère avec le personnage de Roxane dans Cyrano de Bergerac (Comédie Française, 2018). En effet, de précieuse en robe blanche, elle devient à l’acte IV l’équivalent de Cyrano en bravoure et elle porte une tenue d’aviateur de la même couleur que le costume de son cousin : orange. Le costume peut donc alors être perçu comme une forme de langage non-verbal, qui transmet un message visuel  aux spectateurs.

Extraits de la bande annonce de la Comédie Française (0:55-0:56), acte I et acte IV. 

D’ailleurs, si le costume permet d’exprimer le caractère du personnage, il permet aussi au comédien de s’approprier cette personnalité. Enfiler le costume de son personnage change le jeu de l’acteur : il se tient différemment, il parle différemment, il habite davantage son rôle.

La révolution du costume au XVIIIème siècle

Paradoxalement, le costume  n’apparaît que tardivement dans la tradition théâtrale, malgré l’importance qu’il revêt pour la profondeur des personnages. En effet, si le théâtre antique utilisait des masques afin d’exprimer les émotions, ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le costume de scène naît à proprement parler. Jusqu’alors, on parlait encore d’”habit de comédie” pour désigner les tenues que portaient les comédiens, et il s’agissait de tenues leur appartenant, souvent offertes par des mécènes pour les jeunes actrices, et donc par conséquent richement ornées. Dans le cadre de la comédie, certaines tenues étaient achetées en friperie pour marquer une différence sociale sur scène. Mais l’envie de s’afficher étant plus forte que celle d’apporter du réalisme à son rôle, une servante de comédie pouvait, si elle avait un grand mécène, être mieux habillée que sa maîtresse ; le résultat n’était donc pas toujours visuellement convaincant.

Au XVIIIème siècle, deux actrices vont lancer une révolution dans les costumes de scène : Mme Favart apparaît en 1753 au Théâtre-Italien en bergère pour jouer le rôle de Bastienne. Son audace sera louée par son mari, Charles Favart : « j’ose dire que ma femme a été la première en France qui ait eu le courage de se mettre comme on le doit être lorsque l’on vit avec des sabots dans Bastien Bastienne » Sur la scène tragique, c’est La Clairon qui poursuivra cette tendance et elle justifiera ce changement dans ses Réflexions sur l’art dramatique en 1799 par un retour à une forme de réalisme. Elle sera soutenue dans ces déclarations par Diderot, grand ponte du réalisme sur scène, qui s’insurge contre ces « poupées poudrées frisées, pomponnées » qui prétendent jouer la mort d’un mari, d’un fils, la guerre, en conservant leur paniers et leur corset.

 

Madame Favart en costume de Ninette, Maurice Dumoulin, Favart et Madame Favart: un ménage d’artistes au XVIIIe siècle, Louis-Michaud, 1900.

A partir de cette époque, les comédiens vont s’inspirer des tableaux de peintres pour choisir un costume qui correspondra à leur personnage. Les peintres d’abord, puis les couturiers vont proposer des dessins de costumes destinés aux spectacles. Cela donnera naissance au métier de  costumier.

Permettre le spectaculaire, créer l’illusion

Lors d’une représentation, l’espace scénique devient un monde à part. Celui-ci peut être fictionnel ou ancré dans une réalité historique. Le costume permet alors de faire le lien entre le corps physique de l’acteur et le corps symbolique du personnage représenté. Il n’est pas là simplement pour faire joli, il possède un rôle dans l’illusion dramatique. Barthes résume cela ainsi : « le costume n’a pas pour charge de séduire l’œil mais de le convaincre ».

Le costume peut alors être considéré comme un élément de décor qui participe à la création d’une ambiance, d’un monde fictionnel. C’est le rôle qui peut être donné aux costumes dans l’opéra Médée mis en scène par David McVicar (Garnier, 2024). En effet, ils  reprennent les uniformes des différents corps d’armée (marine, terre, air). Ils participent ainsi à replacer l’histoire de Médée dans son contexte de guerre.

Le costume peut également, comme le souligne Susan Hilferty, costumière de Wicked (une production de Broadway, 2003), mettre en scène l’émerveillement. Pour représenter une fée, par exemple, être fictif, il suffira de  quelques paillettes et de tissus vaporeux tels que l’organza ou la mousseline, qui marquent son lien avec l’air. La costumière joue également sur les couches de tissu pour donner du volume. Le costume participe ainsi à la venue au monde d’une créature imaginaire.

Photo de Joan Marcus, The National touring Company of WICKED, The Hobby Center, for the performing arts.
Wicked, presented by Memorial Hermann Broadway at the Hobby Center

Le défi des costumiers

Mais la mise au jour de personnages et des mondes fictifs dans lesquels ils évoluent ne doit pas prendre le pas sur les contraintes réelles des artistes et acteurs qui endossent ces costumes. Les costumes participent à la création de cet univers, mais il s’agit uniquement d’une illusion de réalité.

L’importance de la visibilité

En effet, le costume est fait pour être vu sous la lumière des projecteurs depuis les fauteuils de la salle de spectacle. Le costumier doit donc prendre en compte les jeux de lumières et les modifications que cela peut entraîner. Par exemple, David McVitar utilise la lumière et ses réverbérations dans sa mise en scène (Médée, Garnier, 2024) pour faire briller de mille feux la robe de soleil, toute pailletée, portée par Créuse. Par ailleurs, les accessoires, notamment les chapeaux, doivent être pensés pour ne pas masquer le visage de l’acteur, surtout quand ils sont volumineux comme c’est le cas sur le plateau de Wicked (Broadway, 2003).

Contraintes scéniques et corporelles

D’autres contraintes, liées à la mise en scène ou aux besoins des comédiens, entrent en jeu dans la fabrication de costumes de scène. Chaque rôle requiert une attention particulière : cela peut aller de l’accessoire indispensable à la prise en compte dans le dessin du patron de contraintes scéniques. Dans Wicked, la costumière Susan Hilferty devait inclure des harnais dans les corsets de certains de ses acteurs afin de pouvoir les faire voler. Pour la production Madame Favart de Oya Kephale, il a fallu modifier des patrons afin d’y  ajouter des poches nécessaires pour contenir certains accessoires.

Parfois danseurs ou chanteurs, les comédiens ont des besoins liés à leur pratique scénique. Bien sûr, tous les costumes sont confectionnés sur mesure ou, dans le cas d’une réutilisation, repris par des couturiers pour aller comme un gant à l’acteur qui les portera. Dès leur création, on leur prévoit  un grand ourlet afin de pouvoir  les agrandir ou les raccourcir selon l’acteur qui les portera. Ils peuvent aussi être renforcés à certains endroits, ce qui prolonge leur durée de vie ; et les plus précieux sont conservés dans des conditions particulières, notamment au CNCS qui possède de nombreux costumes historiques, marqués à l’intérieur du col d’un ou plusieurs noms, ici d’un comédien réputé, là d’une chanteuse célèbre…

Les costumiers doivent aussi prendre en compte les besoins des interprètes afin de ne pas les gêner. La respiration, par exemple, est très importante pour le chant lyrique ; les cantatrices ne portent pas de corset ni de cols montants qui pourraient les gêner. Les costumes sont donc modifiés pour prendre en compte ces critères, jusqu’à retirer des baleines du corset ou surtailler un patron.

Conclusion

Il participe à la mise scène, il aide le comédien à jouer, il porte un personnage … Le costume de scène mérite bien l’importance qu’on lui donne dans les représentations scéniques, mais pour être réussi, il doit prendre compte de nombreuses contraintes, que sont chargées de résoudre les petites mains des couturiers.

 

SOURCES :

Monographies: 

  • Barthes Roland, “Les Maladies du costume de théâtre”, in Essais critiques, Paris, Seuil, 1964.
  • Diderot Denis, “De la poésie dramatique”, in Œuvres de théâtre de M. Diderot, Amsterdam, 1770.
  • Dumoulin, Maurice, Favart et Madame Favart: un ménage d’artistes au XVIIIe siècle, Louis-Michaud, 1900.

Articles : 

  • Huchard, Colette, “Le costume : évolution et transformation d’un langage», Études théâtrales, vol. 49, no. 3, 2010, pp. 161-163.
  • Naugrette, Catherine, “Entre Corps  et décor: les maladies du costume de théâtre, relire Barthes aujourd’hui”, Etudes théâtrales, 2017/1 (N°66), pp 169 -175, DOI 10.3917/etth.066.0169
  • Perilli, Fabio. “Le costume de scène pour la définition du personnage tragique. La ‘Réforme’ du dix-huitième siècle”. Modenesi, Marco, et al.. « La grâce de montrer son âme dans le vêtement » Scrivere di tessuti, abiti, accessori. Studi in onore di Liana Nissim : (Tomo I) – Dal Quattrocento al Settecento. Milano : Ledizioni, 2015. (pp. 321-332) Web. <http://books.openedition.org/ledizioni/6067>.
  • Château de Versailles, fiches thématiques “le costume de scène”, constulté le 26 avril 2024 fiche_thematique_-_le_costume_2_.pdf (chateauversailles.fr)

Reportages vidéo: 

Interview: 

  • Interview Marie Leclerc, costumière pour Oya Kephale, année 2023 et 2024, le 16 avril 2024, propos recueillis par Blandine Jenner. 

Rédaction de l'article

Le livret de Madame Favart

Livret de Alfred Duru et Henri Chivot
Adaptation d’Emmanuel Ménard

Musique de Jacques Offenbach

 

PERSONNAGES

  • FAVART
  • LE MARQUIS DE PONTSABLÉ
  • HECTOR DE BOISPREAU
  • LE MAJOR COTIGNAC
  • BISCOTIN, aubergiste
  • LE SERGENT LAROSE
  • MADAME FAVART
  • SUZANNE
  • JOLICŒUR
  • SANS-QUARTIER
  • LARISSOLE
  • BABET, servante
  • JEANNETON, id

Voyageurs, Invités, Officiers et Soldats, Fifres et Cantinières, Marmitons, Tapissiers, Garçons d’auberge, Les Personnages de La Chercheuse d’esprit

Le premier acte à Arras. Le deuxième acte à Douai. Le troisième au camp du maréchal de Saxe.

 

Acte Premier

Scène PREMIÈRE

BISCOTIN, BABET, JEANNETON, Voyageurs.

Au lever du rideau, les voyageurs arrivent par le fond, et sont reçus par les servantes et Biscotin.

N° 1 – CHŒUR DES VOYAGEURS.

Enfin le coche est arrivé,

Nous cahotant sur le pavé,

Après cette course infernale,

Vite, vite, qu’on nous installe !

BISCOTIN.

Bonjour, messieurs, bonjour mesdames,

Donnez-vous la peine d’entrer.

BABET.

Chez nous, pour vous satisfaire,

On saurait si bien vous plaire,

JEANNETON.

Que tous vous viendrez revoir

L’auberge du Lapin noir !

LES VOYAGEURS.

Enfin le coche est arrivé,

Nous cahotant sur le pavé,

Après cette course infernale,

Vite, vite, qu’on nous installe !

Qu’on nous conduise promptement

Chacun à notre logement.

 

Pendant que les voyageurs entrent dans les chambres à droite et à gauche, on voit arriver par le fond Cotignac et Suzanne.

 

Scène II

BISCOTIN, COTIGNAC, SUZANNE.

SUZANNE, entrant.

Bonjour M. Biscotin. Venez donc, papa…

COTIGNAC, la suivant.

Me voici, ma fille… C’est curieux… je m’étais endormi… ça ne m’arrive jamais..

BISCOTIN.

Eh ! mais, c’est M. le major Cotignac… et sa charmante fille…

 

COTIGNAC.

Bonjour, Biscotin, bonjour… Vous voyez que je vous suis fidèle et que toutes les fois que j’ai affaire à Arras, c’est chez vous que je descends…

BISCOTIN.

Vous me faites beaucoup d’honneur !

COTIGNAC.

Débarrasse-toi, Suzanne… ôte ta pelisse… ta mantille…

Suzanne retire sa pelisse et sa mantille qu’elle accroche à un cintre.

BISCOTIN.

Comme elle est grande, mademoiselle… et belle maintenant…

COTIGNAC.

Elle est très-belle… c’est dans le sang des Cotignac… (A Suzanne qui regarde au fond.) Eh bien ! mademoiselle, qu’est-ce que vous regardez là ?

SUZANNE.

Rien, papa…

BISCOTIN, à Cotignac.

Est-ce que vous êtes pour longtemps à Arras ?

COTIGNAC.

Du tout !… Je retourne au camp du maréchal de Saxe.

BISCOTIN.

Ah ! ah ! on dit que ça va chauffer par là ?…

COTIGNAC.

Je le crois… ma fille m’a fait la conduite jusqu’ici où j’ai une visite à rendre à M. de Pontsablé, le gouverneur de l’Artois.

BISCOTIN.

Tiens… vous avez affaire à notre gouverneur ?…

COTIGNAC.

Une requête à lui présenter… Est-il d’un abord facile, ce Pontsablé ?

BISCOTIN.

Mais oui… (Riant.) Surtout pour les dames.

COTIGNAC.

Bah !… Est-ce que ?…

BISCOTIN.

Disons qu’il a la réputation de céder facilement aux femmes qui lui cèdent…

COTIGNAC.

Vraiment ?… (Se retournant et voyant Suzanne qui regarde au fond.) Encore ?… Ah çà ! mademoiselle, qu’est-ce que vous avez donc à regarder comme cela dans la rue ?…

SUZANNE.

Mais papa… je…

COTIGNAC.

Ouais !… C’est pour voir si ce jeune homme nous a suivis, n’est-ce pas ?

BISCOTIN.

Un jeune homme ?…

SUZANNE.

Je ne sais de qui vous parlez, mon père.

COTIGNAC.

Un audacieux quidam qui, depuis Saint-Quentin, marche sur nos talons.

SUZANNE.

Oh ! sur nos talons, c’est impossible… puisque nous étions dans le coche, et lui à cheval…

COTIGNAC.

Eh bien oui, à cheval. C’est ainsi que vous ne savez pas de qui je parle, ma fille ? 

Enfin, à cheval !… parlons-en… Une mauvaise jument dont je ne donnerais pas trois écus… nous allions beaucoup plus vite que lui, et j’espérais toujours en être débarrassé…

BISCOTIN.

Eh bien ?…

COTIGNAC.

Eh bien ! pas du tout… nous n’étions pas plus tôt entrés dans une auberge, pour relayer et nous rafraîchir un peu, que nous entendions au dehors une voix qui criait : « Garçon ! un picotin d’avoine pour Aglaé, et une omelette pour moi !… » C’était lui et sa jument qui nous avaient rattrapés.

SUZANNE.

Voyons, papa, s’il a affaire du même côté que nous, il est bien libre de suivre la même route…

COTIGNAC.

Tu trouves cela, toi… Heureusement qu’Arras est grand et qu’il ne sait pas à quelle auberge nous sommes descendus… J’espère donc cette fois, que nous ne le reverrons plus…

HECTOR, dans la cour.

Garçon ! un picotin d’avoine pour Aglaé, et une omelette pour moi…

 

Scène III

Les Mêmes, HECTOR.

N° 2 – TRIO

SUZANNE.

C’est lui !

COTIGNAC, apercevant Hector.

C’est lui !

SUZANNE.

Ah quel plaisir!

 

COTIGNAC, furieux.

Ah quel ennui !

SUZANNE.

Oui, c’est bien lui !

COTIGNAC.

Oui, c’est bien lui.

HECTOR, s’avançant.

Quoi ! je vous rencontre encor

Et la chance m’est fidèle…

A Cotignac.

Bonjour, monsieur le major…

A Suzanne.

Serviteur, mademoiselle…

COTIGNAC.

Halte-là ! monsieur… Suzanne

Ne vous connaît pas du tout…

HECTOR.

Pardon si je vous chicane,

Nous nous connaissons beaucoup…

COTIGNAC, surpris, à sa fille.

Tu le connais ?…

SUZANNE.

Oui, papa…

HECTOR.

Et de plus nous nous plaisons !

COTIGNAC, à Suzanne.

Vous vous plaisez ?…

SUZANNE.

Oui, papa…

HECTOR.

En un mot nous nous aimons.

COTIGNAC, à Suzanne.

Vous vous aimez ?…

SUZANNE.

Oui, papa…

COTIGNAC.

ventrebleu ! qu’apprends-je là !

 

SUZANNE.

I

Un soir nous nous rencontrâmes

Chez ma tante, dans un bal ;

Toute la nuit nous dansâmes…

Nous ne pensions pas à mal !

En nous livrant sans contrainte

À ce joyeux tourbillon,

Nous sentions dans notre étreinte

Nos cœurs battre à l’unisson…

Ah ! papa, lorsque l’on danse,

Tous deux la main dans la main,

C’est étonnant, quand j’y pense,

Comme l’on fait du chemin !

TOUS LES TROIS.

Ah ! papa, lorsque l’on danse.

Etc.

SUZANNE.

II

Quand vous faisiez votre sieste

Le soir, après le dîner ;

Dans le jardin, d’un pied leste,

Moi j’allais… nous promener !

Là, dans une douce ivresse,

Nous échangions tous les deux

Des serments pleins de tendresse…

Et des boucles de cheveux !

Ah ! papa ! lorsqu’on s’avance

A pas lents dans un jardin,

C’est étonnant, quand j’y pense,

Comme l’on fait du chemin !

TOUS LES TROIS.

Ah ! papa, lorsqu’on s’avance,

Etc.

COTIGNAC.

Corbleu ! ventrebleu ! maugrebleu !… Et je ne me suis aperçu de rien !…

SUZANNE, naïvement.

Ce n’est pas ma faute…

HECTOR.

Ni la mienne… Mais, maintenant que vous savez tout, je crois que le moment est venu de brusquer les choses… (Se posant.) Monsieur Cotignac, j’ai l’honneur de vous demander officiellement la main de mademoiselle votre fille.

COTIGNAC.

C’est incroyable !… Mais, monsieur, je ne sais pas qui vous êtes, moi…

 

HECTOR.

Hector de Boispréau… greffier à Saint-Quentin…

COTIGNAC, avec dédain.

Greffier !… Un simple greffier…

HECTOR.

Ça vous semble bien mesquin, je comprends cela… mais avant ce soir, j’aurai de l’avancement… La place de lieutenant de police à Douai est vacante ; c’est moi qui l’obtiendrai.

COTIGNAC.

Vous !

HECTOR.

Je suis venu à Arras pour solliciter M. le gouverneur de l’Artois.

COTIGNAC.

Ah !… Et quels sont vos titres ?

HECTOR.

Mais, mon travail… et j’ose ajouter mon mérite.

COTIGNAC, ricanant.

Ah ! ah ! si vous n’avez pas d’autres recommandations…

HECTOR.

J’espère qu’elles me suffiront.

COTIGNAC.

Jeune présomptueux, apprenez que je viens moi-même à Arras pour faire obtenir cette place à mon cousin Laroche Tromblon… qui doit épouser ma fille… Vous voyez donc bien qu’il ne vous reste aucun espoir.

HECTOR.

Bah !… J’ai confiance dans mon étoile…

SUZANNE.

Et moi aussi…

COTIGNAC, à sa fille.

Comment, tu fais des vœux contre Laroche-Tromblon ?

SUZANNE, vivement.

Ah ! ça m’est bien égal votre Laroche-Tromblon !…

COTIGNAC, sévèrement.

Ma fille !

HECTOR.

Cri du cœur !… on n’empêche pas les cris du cœur… (Avec courtoisie.) Quelle est, monsieur, votre réponse à la demande que j’ai eu l’honneur de vous faire ?…

COTIGNAC.

Ma réponse, la voici… elle est catégorique… jamais ma fille n’épousera un simple greffier… (Avec ironie.) mais si vous obtenez la place de lieutenant de police à Douai… Eh bien ! Suzanne sera à vous ! (à Biscotin) Je suis bien tranquille… Il n’a aucune chance. C’est Laroche-Tromblon qui triomphera.

BISCOTIN.

C’est évident !…

COTIGNAC.

Sur ce, permettez-nous de vous quitter. (A Biscotin.) Conduisez-nous à notre chambre…

BISCOTIN, montrant une chambre.

Par ici, monsieur le major !…

HECTOR, qui s’est rapproché de Suzanne, lui prenant les mains.

À bientôt, Suzanne !

SUZANNE.

À bientôt, Hector !

HECTOR.

L’un à l’autre toujours !

SUZANNE.

Toujours !

COTIGNAC, les séparant.

Eh bien ! mademoiselle… (Sévèrement en l’entraînant) Suivez-moi !

SUZANNE.

Oui, papa…

Elle envoie un baiser à Hector.

COTIGNAC, furieux.

Palsambleu !… Tenez, je… (A Suzanne.) Marchez devant !…

Ils entrent tous deux à gauche.

HECTOR, à Biscotin.

Et moi, où me mettez-vous ?

BISCOTIN, lui montrant la droite.

Ici, au numéro 6.

HECTOR.

Bien !… mettons en ordre mes lettres de recommandation et faisons vite un bout de toilette.

Il entre dans sa chambre.

 

Scène IV

BISCOTIN, puis FAVART.

BISCOTIN.

Plus personne… (Regardant autour de lui.) Je suis seul ! (Allant au fond et parlant à quelqu’un en dehors.) Jean, fermez la porte de la rue… (Descendant.) Enfin, je puis penser à mon pauvre prisonnier… Son déjeuner est en retard… (Il récupère un panier couvert d’un torchon.) Là !… (Après avoir de nouveau regardé autour de lui.) Maintenant, ouvrons la trappe… (Il  appelle.) Monsieur Favart !

FAVART, dans la cave.

Voilà !

BISCOTIN.

Monsieur Favart !…

FAVART, passant la moitié du corps par la trappe.

Voilà !… Ah ! c’est vous, mon bon Biscotin !…

BISCOTIN.

Oui !… Je vous apporte votre déjeuner…

FAVART, sortant de la cave.

Laissez-moi d’abord, respirer un peu d’air pur… laissez-moi en prendre une petite provision… (Arpentant le théâtre et aspirant l’air.) Ah ! ça fait du bien !…

N°3 – COUPLETS

RÉCITATIF.

Dans une cave obscure, exilé sous la terre,

Mon âme gémissait dans la captivité,

Mais revoyant enfin le ciel et la lumière,

Je puis donner l’essor à toute ma gaîté.

COUPLETS.

I

Au diable l’humeur morose,

Je n’ai pour elle aucun goût…

Mon esprit voit tout en rose

Et je m’arrange de tout !

Quand le chagrin, à ma suite,

Veut s’élancer, je me mets

A courir si vite, vite,

Qu’il ne m’attrape jamais !

Eh ! gai ! gai ! c’est ma devise !

Je ne suis pas un savant,

Mon seul désir c’est qu’on dise :

Favart est un bon vivant !

II

Jamais je ne suis malade,

Ça donne de l’embarras,

Je fais une promenade

Entre mes quatre repas,

Bref ! plus heureux qu’un monarque,

Plus sans souci qu’un enfant,

Lorsqu’un jour viendra la barque

Je veux la suivre en chantant.

Eh ! gai ! gai ! c’est ma devise !

Je ne suis pas un savant,

Mon seul désir, c’est qu’on dise :

Favart est un bon vivant !

BISCOTIN, inquiet.

Pas si haut !… S’il entrait quelqu’un…

FAVART.

C’est vrai… Moi, Charles Favart, auteur dramatique, ex-directeur du théâtre de la foire Saint-Germain, je suis traqué comme une bête fauve… Et savez-vous pourquoi, Biscotin ?…

BISCOTIN.

Nullement… Vous êtes le fils de mon ancien patron… de celui qui m’a appris l’état de pâtissier… Vous êtes arrivé ici il y a huit jours en criant : cachez-moi !… Je vous ai caché sans vous en demander davantage…

FAVART.

Bon Biscotin… Excellente pâte… de pâtissier… Vous saurez tout…

BISCOTIN, inquiet, regardant autour de lui.

Est-ce bien la peine ?…

FAVART.

Ça me soulagera… Il y a six mois, Biscotin, j’ai épousé une jeune artiste de mon théâtre… mademoiselle Duronceray… un bouton de rose… fraîche, mignonne, jolie comme un cœur, de l’esprit à en revendre, du talent jusqu’au bout des ongles… et une vertu !… Oh ! sa vertu, voilà l’origine de tous mes malheurs…

BISCOTIN.

Je ne comprends pas…

FAVART.

Vous allez comprendre… Ici l’action s’augmente d’un troisième personnage… Le maréchal de Saxe !…

BISCOTIN, saluant.

Un grand capitaine…

FAVART.

Très-grand et très-gros… Il venait souvent à notre théâtre et en voyant jouer la Chercheuse d’esprit, une pièce très-réussie… elle est de moi… il devint absolument amoureux de ma femme…

BISCOTIN.

Ah ! bon !

FAVART.

Bon !… Je ne trouve pas… Il comptait sur son prestige guerrier, ce chef éminent… Après plusieurs assauts donnés à la vertu de mon épouse, il fut obligé de se replier en désordre après avoir éprouvé des pertes sensibles… pour son amour-propre…

BISCOTIN.

Ça a dû le vexer.

FAVART.

Énormément… Alors, il jura de se venger, et sous un motif frivole, il fit enfermer madame Favart dans le couvent des Ursulines de Cambrai.

BISCOTIN.

Ah ! ah !… Et vous ?

 

FAVART.

Moi… il voulut aussi me faire enfermer… pas chez les Ursulines… mais en prison… sous prétexte de quelques dettes criardes… Prévenu à temps, je parvins à m’enfuir, on me poursuivit, c’était une chasse à courre… Bref ! je ne m’arrêtai qu’ici, où vous m’avez accueilli comme un frère et fourré dans votre cave… Fin du premier acte. (le rideau commence à se fermer ; Favart s’en aperçoit et s’interpose) Non, non, pas encore ! (Le rideau se rouvre)

BISCOTIN.

Quelle affaire… mais enfin, la situation n’est pas si mauvaise… Et madame Favart est rassurée sur votre sort, grâce à ce billet que j’ai pu lui faire parvenir…

FAVART.

Oui… ce billet dans lequel je lui apprends que je suis en sûreté chez vous, digne ami… (S’animant.) Eh bien ! non, qu’il le sache, le grand capitaine… non, non !… nous ne capitulerons pas !…

BISCOTIN.

Ne criez donc pas comme ça… et rentrez, je vous en prie… rentrez…

Il montre la cave.

FAVART.

Vous croyez que c’est indispensable ?…

BISCOTIN.

Si je le crois !… Tout à l’heure, encore, j’ai vu rôder par ici des figures inquiétantes… des uniformes…

FAVART.

N’en dites pas plus… J’obéis, excellent Biscotin…

BISCOTIN, lui donnant le panier.

Emportez votre déjeuner.

FAVART.

Merci… Dérision amère ! Ma femme aux Ursulines ! moi dans cette cave ! Ah ! ce n’est pas ainsi que je comprenais la vie d’intérieur !

On entend une cloche.

BISCOTIN, vivement.

La cloche du déjeuner… Cette salle va se remplir de monde… (A Favart.) Disparaissez !…

Il referme la trappe sur lui, au moment où tous les voyageurs sortent de leurs chambres et entrent en scène.

 

Scène V

BISCOTIN, Voyageurs, Voyageuses, Les Servantes, puis COTIGNAC et HECTOR, puis MADAME FAVART.

N° 4 – CHŒUR ET SCENE

CHŒUR DES VOYAGEURS.

Allons, allons, vite à table,

Qu’on serve en un tour de main ;

Et qu’un repas confortable

Vienne apaiser notre faim !

Les voyageurs et les voyageuses s’asseyent aux tables. Cotignac sort de la chambre de gauche.

COTIGNAC.

Qu’on me donne une côtelette,

Avec du vin de Beaugency…

HECTOR, sortant de droite et s’asseyant à la table de Cotignac, à Biscotin.

Qu’on prépare mon omelette,

Et presto qu’on l’apporte ici…

COTIGNAC.

Pardon, cette table est la mienne…

HECTOR.

Ne peut-on pas y tenir deux ?

COTIGNAC.

Du tout, monsieur, chacun la sienne…

HECTOR, allant s’asseoir ailleurs.

C’est un beau-père très-grincheux !…

CHŒUR DES VOYAGEURS.

Allons, allons, vite à table,

Qu’on serve en un tour de main ;

Et qu’un repas confortable

Vienne apaiser notre faim !

On entend au fond les sons d’une vielle.

COTIGNAC, parlé.

Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Madame Favart, en costume de vielleuse, parait au fond, elle entre et salue timidement.

HECTOR, la regardant, à part.

Que vois-je !

MADAME FAVART, à part, l’apercevant.

Hector !

 

HECTOR, bas.

Vous, ici ?…

MADAME FAVART, bas.

Pas un mot ! Je vous expliquerai.

Se plaçant au milieu du théâtre.

Je suis la petite vielleuse

Qui va courant par les chemins,

Et, toujours alerte et joyeuse,

Sème partout ses gais refrains.

Mon répertoire est immense !

Que désirez-vous, messieurs ?

Une plaintive romance,

Ou bien un refrain joyeux ?

(Se posant en chanteuse.)

Oh ! trop cruelle Sylvie,

Je t’aime plus que ma vie,

Réponds, cruelle, réponds.

Elle aime à rire, elle aime à boire

Elle aime à chanter comme nous !

LE CHŒUR.

Elle aime à rire, elle aime à boire,

Elle aime à chanter comme nous !

MADAME FAVART.

Dans les gardes-françaises

J’avais un amoureux !

Fringant, et chaud comm’braise

Jeune, beau, vigoureux…

LE CHŒUR.

Dans les gardes-françaises

MADAME FAVART.

Donnez à la petite chanteuse …

LE CHŒUR.

Dans les gardes-françaises …

MADAME FAVART.

Allons, allons, un peu de coeur,

et ça vous portera bonheur.

Je suis la petite vielleuse

Qui va courant par les chemins,

Et, toujours alerte et joyeuse,

Sème partout ses gais refrains.

 

Elle fait la quête., ce qui fait fuir les voyageurs qui sortent. Elle arrive près de Cotignac qui fouille vivement à sa poche et en tire sa montre.

 

COTIGNAC.

Deux heures… Je n’ai que le temps de courir chez son Excellence.

Il disparaît. Tout le monde est sorti. Madame Favart s’approche d’Hector. 

 

Scène VI

MADAME FAVART, HECTOR.

MADAME FAVART.

Plus personne !…

HECTOR.

Vous, Madame Favart… Justine… Vous ici !… Comment se fait-il ?

MADAME FAVART.

Ecoutez, Hector, à vous, je peux tout dire, nous avons été élevés ensemble… nous sommes presque frère et sœur.

Eh bien !… Favart est ici !…

HECTOR.

Ah bah !…

MADAME FAVART.

Oui, caché par Biscotin… J’ai su cela par un petit billet qu’il m’a fait tenir, et alors, je n’ai plus eu qu’une idée, venir rejoindre mon mari.

HECTOR.

Ce n’était pas facile…

MADAME FAVART.

Non, car j’étais au couvent des Ursulines et surveillée de très près… Mais, c’est justement là ce qui me piquait au jeu… Il ne s’agissait que de tromper les bonnes sœurs… et c’est ce que j’ai fait….

N°5 – COUPLETS.

I

Prenant mon air le plus bénin

Et des allures de novice…

Il fallait sous mon grand béguin

Me voir assister à l’Office !

Les yeux baissés, la bouche en cœur,

Tout le jour dans le monastère

J’échangeais ce dialogue austère : Oui

(Croisant ses mains sur sa poitrine.)

Ave, ma mère !

Ave, ma sœur !

 

II

La jardinière du couvent

Qu’un jour je parvins à séduire,

Me prête enfin ce vêtement

Qui dehors pouvait me conduire !

Hier, franchissant, non sans peur,

La porte du vieux monastère,

Grand merci, dis-je à la tourière. Oui

Ave, ma mère !

Ave, ma sœur !

HECTOR.

Très-bien…

MADAME FAVART.

Puis j’ai acheté une vielle… J’ai chanté tout le long du chemin… et me voilà…

HECTOR.

Votre histoire est très-intéressante, mais il faut que je vous quitte.

MADAME FAVART.

Pourquoi si vite ?

HECTOR.

En deux mots voici ma situation… J’adore une jeune fille, et je viens solliciter du gouverneur de l’Artois une place d’où dépend mon mariage avec elle…

MADAME FAVART.

Que je ne vous retienne pas… allez, mon cher Hector…

HECTOR.

Au revoir…

MADAME FAVART.

Au revoir… et bonne chance !…

HECTOR.

Merci !…

 

Il sort.

 

Scène VII

MADAME FAVART, puis BISCOTIN, et FAVART.

MADAME FAVART.

Pauvre garçon, il semble qu’il est bien amoureux… Voyons… tâchons de savoir où est ce brave aubergiste…

BISCOTIN, entrant et regardant vers la rue.

C’est drôle… On dirait des gens de la police… Méfions-nous…

 

MADAME FAVART, le regardant, à part.

Ce doit être lui…

BISCOTIN.

Tiens, la petite chanteuse !… Qu’est-ce que vous faites encore ici ?

MADAME FAVART, avec un accent campagnard.

Faites excuse… c’est-y vous qu’êtes M. Biscotin ?

BISCOTIN.

C’est moi-même…

MADAME FAVART.

Ben vrai ? Là, vrai de vrai ?…

BISCOTIN.

Puisque je vous le dis…

MADAME FAVART, de sa voix naturelle, avec effusion.

Alors, permettez-moi de vous embrasser.

 

Elle lui saute au cou et l’embrasse sur les deux joues.

BISCOTIN, scandalisé.

Qui est-ce qui m’a envoyé une pareille effrontée ?…

MADAME FAVART, vite et bas.

Chut ! Je suis madame Favart…

BISCOTIN, ôtant vivement son bonnet.

Madame Favart !… oh ! pardon !

MADAME FAVART, avec émotion.

Ah, M. Biscotin, comme je vous remercie de ce que vous avez fait pour Favart. Où est-il ?…

BISCOTIN.

Votre mari ?… Là… Dans ma cave…

MADAME FAVART.

Oh ! ce pauvre amour… ouvrez vite…

BISCOTIN.

Volontiers… mais c’est que je viens d’apercevoir de ce côté des soldats…

MADAME FAVART.

Eh bien, vous ferez le guet pendant que je descendrai…

BISCOTIN.

J’obéis… Attendez, il faut le préparer tout doucement… (Appelant.) Favart !….

FAVART.

Qu’est-ce qu’il y a ?…

BISCOTIN.

Votre femme est là…

 

FAVART, bouleversé.

Ma femme… ah ! quel coup !…

MADAME FAVART.

Ah ! mon Dieu !… Charles !…

FAVART.

Justine ! c’est bien toi… dans mes bras !… (Ils s’embrassent.) Ah ! quel sujet pathétique !… un homme encavé qui étreint son épouse habillée en fille des champs… il y a des larmes là-dedans !

MADAME FAVART.

Calme-toi !

FAVART.

Je ne peux pas… Voilà le seul moment un peu agréable que j’aie éprouvé depuis longtemps… mais comment as-tu fait pour t’échapper ?…

MADAME FAVART.

Je vais te raconter cela…

Reprise du début du n°5. La voix du sergent se fait entendre de l’extérieur.

BISCOTIN.

Attendez ! Redescendez à la cave… voilà des soldats !

 

MADAME FAVART.

Des soldats !…

FAVART

Je les brave !

BISCOTIN.

Voulez-vous bien disparaître !

MADAME FAVART.

Il a raison, mon ami. Disparais

FAVART, retournant à la cave.

Encore la cave !… C’est du guignon… et dire que ça bonifie le vin !…

Il disparaît.

BISCOTIN

Enfin !… Ils sont sur la piste… je m’en doutais… (A Mme Favart.) Vous, madame, du sang-froid…

MADAME FAVART.

Soyez tranquille… j’en ai…

BISCOTIN, lui donnant des vêtements pour se déguiser.

Prenez ces vêtements… Vous êtes Toinon… ma nouvelle servante…

MADAME FAVART.

Bien !… j’ai compris…

 

BISCOTIN, appelant.

Allons, Babet, Jeanneton, venez toutes, voici des militaires.

 

Scène VIII

MADAME FAVART, BISCOTIN, BABET, JEANNETON, LE SERGENT LAROSE et des Soldats.

N°6 – ENSEMBLE, RONDE ET CHŒUR

CHŒUR DES SOLDATS.

A l’auberge de Biscotin

On boit, dit-on, d’excellents vins !

Nous sommes rompus et pour cause,

Il faut ici qu’on se repose,

Reposez-nous, le verre en main,

A l’auberge de Biscotin

      On boit d’excellents vins !

BISCOTIN.

On va vous servir à l’instant

Asseyez-vous…

LE SERGENT.

Oh ! oui, vraiment…

Car depuis le soleil levant

Nous recherchons un garnement…

MADAME FAVART, à Biscotin.

C’est lui !…

BISCOTIN, bas.

Sans doute !…

LE SERGENT.

Et mêmement,

Que dans votre établissement,

Nous allons délicatement

Faire quelques fouilles…

BISCOTIN.

Comment ?

LE SERGENT.

C’est la consigne…

BISCOTIN.

Bien, sergent … (A madame Favart) Que faire ?

MADAME FAVART.

Attendez !

BISCOTIN.

Parlez !

 

MADAME FAVART.

Attendez. (S’avançant vers les militaire)

Militaires,

Voilà le vin, tendez vos verres !

LE SERGENT, la regardant.

Tiens !… quel est ce jeune tendron ?

BISCOTIN, vivement.

Toinon, ma nouvelle servante !

MADAME FAVART, avec un gros rire.

Et voui, pardieu, c’est moi, Toinon !.

LE SERGENT.

Crédieu cet’ Toinon est charmante ! (A madame Favart)

Tu me rappelles Margoton…

Qui fut ancienn’ment mon amante

Et qui vous savait des chansons…

Mais nos recherches… Commençons…

MADAME FAVART, vivement.

Des chansons !… la belle affaire !

J’en sais d’plus fort’s que Margoton…

LE SERGENT.

Pas possible !…

MADAME FAVART.

Jarnigoton !

Je vais vous l’prouver, militaire !

Ecoutez-moi c’refrain gaillard…

Bas à Biscotin.

C’est une ronde de Favart.

TOUS.

Ecoutons-donc c’refrain gaillard.

MADAME FAVART.

C’est une ronde de Favart.

TOUS.

Chantez-nous le refrain gaillard !

MADAME FAVART.

RONDE.

I

Ma mère aux vignes m’envoyit,

Je n’sais comment ça s’fit

En parlant elle m’avait dit.

 « Travaille ma fille, Vendange, grappille !… »

En chemin Colin m’abordit,

Il prit ma main et la baisit,

Je n’sais comment ça s’fit !

II

Il prit ma main et la baisit,

Je n’sais comment ça s’fit !

Puis v’là-t-y pas qu’il s’enhardit,

 « Travaille ma fille, Vendange, grappille »

Mais ma vertu le repoussit,

Si rudement qu’il en tombit !

Je n’sais comment ça s’fit !

III

Mais en tombant il m’entraînit,

Je n’sais comment ça s’fit !

Ni l’un, ni l’autr’ne se blessit…

 « Travaille ma fille, Vendange, grappille ! »

Cependant le coup m’étourdit

Si ben qu’malin il m’endormit…

Je n’sais comment ça s’fit…

IV

Mais, crac ! v’là qu’on me réveillit…

Je n’sais comment ça s’fit !

C’était ma mère et le bailli…

 « Travaille ma fille, Vendange, grappille ! »

Colin était tout interdit…

Huit jours après il m’épousit…

Voilà comment ça s’fit !

TOUS.

Bravo ! bravo ! bonne chanson !

MADAME FAVART.

Que dites-vous de mon histoire ?

LE SERGENT.

C’est encor mieux que Margoton !

MADAME FAVART, gaîment.

Tendez vos verres… il faut boire ! 

TOUS.

Buvons, buvons à pleins verres,

Aimable et jeune beauté,

En braves, galants militaires

Nous buvons tous à ta santé !

MADAME FAVART, versant.

Buvez, buvez, buvez encore !

Buvez, buvez, buvez toujours !

LE SERGENT, se levant en chancelant.

Ah ! palsanguienne ! je t’adore !

MADAME FAVART.

Buvez, buvez, buvez toujours !

 

LE SERGENT

Verse, déesse des amours ! (Il tend son verre).

MADAME FAVART, versant.

Buvez encore !

Buvez toujours !

 

LES SOLDATS, buvant et chancelant

Buvons, buvons à pleins verres,

Etc.

MADAME FAVART, bas à Biscotin.

Ils sont tous gris !

LE SERGENT, d’une voix avinée.

Vive la vigne !…

Mais n’oublions pas la consigne

Et cherchons ce particulier !

MADAME FAVART.

Montez d’abord dans le grenier…

LE SERGENT.

Elle a raison dans le grenier

Cherchons notre particulier.

MADAME FAVART, bas à Biscotin.

Là-haut sur les bottes de paille

Ils vont s’endormir…

BISCOTIN.

C’est certain !

Venez tous !…

MADAME FAVART, les regardant chanceler.

Gare à la muraille !

LE SERGENT.

Ne craignez rien.

BISCOTIN, aux soldats.

Je vais vous montrer le chemin !

ENSEMBLE.

LE SERGENT et LES SOLDATS.

Buvons, buvons à pleins verres,

Etc.

BISCOTIN et LES SOLDATS.

Buvez, buvez à pleins verres,

Etc.

Les soldats chancelant et se cognant, sortent conduits par Biscotin.

 

Scène IX

MADAME FAVART, FAVART.

FAVART, passant la tête.

Ils sont partis ?

MADAME FAVART.

Oui… J’ai pu m’en débarrasser…

FAVART.

Alors, je sors… (Il sort de la cave.) Enfin !… nous pouvons causer de nos petites affaires… Nous voilà tranquilles…

MADAME FAVART.

Oh !… tranquilles… pas tant que ça…

FAVART.

Qu’est-ce qu’il y a encore ?…

MADAME FAVART.

Il y a que je les ai fait boire, qu’ils vont probablement s’endormir, mais qu’ils peuvent se réveiller d’un moment à l’autre.

FAVART.

Alors, que faire ?

MADAME FAVART.

Parbleu ! il faut fuir…

FAVART, noblement.

Fuir !… fuir !… dis-tu ?… (Changeant de ton.) Oui, c’est une assez bonne idée…

MADAME FAVART.

Il ne s’agit que de la mettre à exécution… pour cela il faut trouver un plan !

FAVART.

Un plan… ça me regarde… c’est un scénario à faire…

MADAME FAVART.

Cherchons !

FAVART.

Attends… Je tiens l’embryon… avant tout il faut que je me déguise…

MADAME FAVART.

Oui !

FAVART.

Il y a dans cette chambre les hardes des domestiques, je vais m’empaysanner…

MADAME FAVART

Très-bien, mais après ?… où irons-nous ?

FAVART.

Les choses simples sont les meilleures… tout droit devant nous…

 

MADAME FAVART.

Sans argent, sans papiers… alors, mon pauvre ami, nous n’irons pas bien loin…

FAVART.

Ah oui, j’en ai peur…

MADAME FAVART.

Tiens, laisse-moi faire… moi je trouverai quelque chose…

FAVART, l’admirant.

Ça, c’est un collaborateur… c’est moi qui cherche et c’est elle qui trouve… je vas toujours m’habiller.

Il sort.

 

Scène X

MADAME FAVART, puis HECTOR.

MADAME FAVART, seule.

Oui, ce moyen, il faut que je le trouve, il le faut ! (Hector entre par le fond, l’air sombre, et descend la scène sans rien dire. — Courant à lui.) Ah ! Hector !… si vous saviez !… mon pauvre Favart, je l’ai revu…

HECTOR, préoccupé.

Tant mieux, j’en suis heureux pour vous…

MADAME FAVART.

Mais, il est traqué, poursuivi, et je ne sais comment nous allons pouvoir sortir d’ici…

HECTOR, avec amertume.

Il y aurait bien eu un moyen facile…

MADAME FAVART, vivement.

Lequel ?

HECTOR.

Si j’avais obtenu cette place que je sollicite, j’aurais pu vous faire passer pour mes domestiques et vous emmener tous les deux avec moi à Douai.

MADAME FAVART.

Mais oui, c’est vrai ! Quelle belle idée !

HECTOR.

Dans ma propre voiture !….

MADAME FAVART.

La voiture du lieutenant de police !

HECTOR.

On ne serait pas venu vous chercher là.

MADAME FAVART.

Oh ! non !… Ah ! mon cher Hector… Alors, nous sommes sauvés.

HECTOR.

Oui, mais cette place, je ne l’aurai pas.

MADAME FAVART.

Qu’en savez-vous ?

HECTOR.

Je viens de l’hôtel du gouverneur… on n’a même pas voulu me recevoir.

MADAME FAVART.

Il fallait insister.

HECTOR.

C’est ce que j’ai fait… j’ai pris l’huissier à part, je lui ai glissé une pièce dans la main en le priant de s’intéresser à moi… Alors il a cligné de l’oeil et m’a dit tout bas : — Envoyez votre femme… — Mais… — Envoyez votre femme, vous dis-je, et votre affaire est dans le sac !… Voilà tout ce que j’ai pu en tirer.

MADAME FAVART.

Oh ! oh ! je crois comprendre… Le marquis est un coureur de jupons…

HECTOR.

Il paraît qu’à cet égard sa réputation est des mieux établies… il aime à se faire solliciter par les femmes de ses inférieurs… avec lui, pas d’avancement sans cela… Ah ! si j’avais eu une femme sous la main… Mais à présent, je n’ai plus qu’une chose à faire…

MADAME FAVART.

Quoi donc ?

HECTOR.

Je vais écrire à Suzanne que je ne peux pas l’épouser… parce que je ne suis pas marié.

Il sort vers sa chambre.

 

Scène XI

MADAME FAVART

MADAME FAVART, seule.

C’est pourtant vrai… S’il avait eu la place, mon pauvre Favart était sauvé… et moi aussi… 

Mais cette place, pourquoi ne l’obtiendrait-il pas, au fait ?… Que faut-il pour cela ?… qu’il ait une femme pendant une heure… Eh bien ! il en aura une !… et cette femme, ce sera moi… je vais aller trouver ce gouverneur… (Elle va pour sortir et revient.) Oui… mais je ne peux pas me présenter à son hôtel dans ce costume… (Apercevant la pelisse et la mantille de Suzanne.) Ah ! cette pelisse, cette mantille… Je ne sais à qui elles sont… mais, ma foi tant pis !… (Elle met la mantille et la pelisse.). Maintenant, allons jouer la comédie… et tâchons de bien jouer, car c’est à notre bénéfice !…  Elle sort au moment où Hector revient.

 

Scène XII

HECTOR, puis SUZANNE, puis FAVART.

HECTOR, une lettre à la main.

Voilà ma lettre… (Apercevant Mme Favart qui sort par le fond.) Justement, c’est elle… (Remontant.) Suzanne !… Suzanne !… Eh bien ! elle ne répond pas, elle se sauve… Suzanne !…

SUZANNE, entrant.

Qui m’appelle ?…

HECTOR, surpris.

Comment vous voilà de ce côté… lorsque je viens de vous voir partir par là… Vous êtes donc double ?…

SUZANNE.

Ah ! mon Dieu !… Est-ce que vous deviendriez fou ?…

HECTOR.

Ça ne m’étonnerait pas. (Avec émotion lui tendant une lettre.) Tenez, Suzanne, lisez cette lettre que j’avais préparée pour vous et vous comprendrez tout…

SUZANNE, prenant la lettre.

Voyons…

FAVART, revenant, il est en valet d’auberge.

Me voilà costumé… où est ma femme ? 

SUZANNE, après avoir lu.

Ainsi… cette place… plus d’espoir ?…

HECTOR, revenant à elle.

Aucun espoir… aucun !…

FAVART, au fond, le regardant et le reconnaissant. À part.

Tiens !… Mais, c’est Boispréau !…

 

N°7 – TRIO DE L’ENLEVEMENT.

HECTOR.

Adieu, Suzanne, je vous rends

Votre promesse et vos serments ;

Quant à moi, j’ai trouvé, ma chère,

Un bon moyen pour me distraire !…

SUZANNE.

O ciel ! que prétendez-vous faire ?

HECTOR.

Un petit tour dans la rivière !

FAVART, l’arrêtant.

Halte-là ! monsieur, s’il vous plaît…

 

SUZANNE, étonnée.

Qu’est-ce ?…

HECTOR, à part.

Favart !…

Vivement à Suzanne.

C’est mon valet !

FAVART.

Mettre fin à son existence,

C’est simplement de la démence ;

Ne faites pas ça, car après

Vous en auriez bien des regrets !

Il est, pour dénouer la chose,

Un moyen beaucoup moins morose…

SUZANNE, vivement,

Parlez…

HECTOR, de même.

Quel est donc ce moyen ?

FAVART.

Il est très simple… écoutez bien :

De quoi s’agit-il ?

Mon esprit subtil

Devine aisément

Tout votre roman.

S’aimer et s’unir

Est votre désir ;

Mais un dur papa

N’entend pas cela !

Pour forcer la main

Du père inhumain,

C’est facile, il faut

S’enfuir au plus tôt ;

Rien de plus charmant

Qu’un enlèvement !

De suite ça fait

Un terrible effet !

Le père ombrageux

Vous poursuit tous deux ;

Et sur vous enfin,

Pose le grappin !

Tout en sanglotant,

Alors vous jetant

Aux pieds du barbon

Vous criez : Pardon !

Soudain, à ce cri,

Le tigre attendri

Pardonne et bénit ;

Puis il vous unit !

Transport général

Avec chœur final !

Et sur ce tableau

Ferme le rideau !

Le rideau commence à se fermer.

FAVART. (s’en apercevant)

Non, non toujours pas ! (le rideau se rouvre) Alors, c’est entendu ?… partez !…

SUZANNE.

Un enlèvement… non, non, je refuse.

HECTOR.

Moi aussi… je refuse.

SUZANNE, avec des larmes.

Oui… et disons-nous adieu pour jamais !

HECTOR, de même.

Pour jamais…

FAVART, ému.

Ma parole !… Ils me fendent le cœur !…

 

Scène XIII

Les Mêmes, LES VOYAGEURS, puis COTIGNAC, BISCOTIN, BABET et JEANNETON, puis Le Sergent et les Soldats.

N°8 – FINALE – A – ENSEMBLE / B – COUPLETS / C – STRETTE 

A ENSEMBLE – CHŒUR.

Pour la lieutenance

Il y a deux concurrents

Qui s’sont mis sur les rangs ;

Nous allons, je pense,

Savoir quel est celui

Qui l’emporte aujourd’hui !

COTIGNAC.

(Entrant, très en colère)

J’enrage, j’enrage, je suis en fureur,

Je viens de chez le gouverneur,

Dans l’antichambre je demeure

A me morfondre plus d’une heure,

Pendant qu’il était — le fripon —

Tête-à-tête avec un jupon !

Alors, je crie et je proteste,

L’huissier me répond d’un ton leste :

Vous pouvez partir maintenant,

Il a nommé son lieutenant !

HECTOR.

Ainsi,l’affaire est terminée.

SUZANNE.

Et la place est donnée.

LE CHŒUR.

Dites-nous vite à qui.

COTIGNAC.

Eh mordieu ! je l’ignore !

Je n’en sais rien encore !

 

Scène XIV

Les Mêmes, MADAME FAVART habillée en Toinon

MADAME FAVART, entrant une lettre à la main, parlé.

Monsieur de Boispréau…

HECTOR, parlé.

Qu’y a-t-il ?

MADAME FAVART, à Hector.

Je viens vous dir’, monseigneur,

Qu’un gard’ du gouverneur

M’a donné cette grand’lettre

En m’priant d’vous la remettre…

HECTOR, parlé.

Une lettre… Voyons… (Il prend la lettre.) Lisons : « Mon cher monsieur de Boispréau, vu les talents hors ligne dont vous n’avez cessé de faire preuve… Vu les immenses services que vous avez rendus à l’Etat… Et vu, surtout, la haute et puissante recommandation d’une personne influente… Vous êtes nommé, par les présentes, au poste de lieutenant de police à Douai ! »

HECTOR.

Je suis nommé ! quel bonheur !

SUZANNE.

Il est nommé ! quel bonheur !

COTIGNAC.

Il est nommé ! quel bonheur !

LES AUTRES.

Il est nommé ! quel honneur !

HECTOR, bas à madame Favart.

Mais comment se fait-il ?

MADAME FAVART, bas.

Quelque femme, je pense,

Aura parlé pour vous…

HECTOR, bas.

Vous, peut-être ?

 

MADAME FAVART, bas.

Silence !

HECTOR, courant à Suzanne.

Enfin, nous allons être unis…

COTIGNAC.

Permettez…

HECTOR.

N’est-ce pas le prix

Que vous-même m’avez promis ?

SUZANNE.

C’est vrai, papa, tu l’as promis !

TOUS.

Mais oui, mais oui, il l’a promis !

B – COUPLETS – SUZANNE

I

Mon p’tit papa, je t’en supplie

A deux genoux,

Il faut que vite on nous marie,

Ecoute-nous !

Cette fois sera la première,

Après j’attendrai mon p’tit père…

Voyons, voyons, sois bien mignon,

Ne dis pas non !

Pour ta fille, il faut être bon !

Ne dis pas non !

Sois bien mignon,

Ne dis pas non !

II

Allons, papa, laisse-toi faire,

Un bon mouv’ment.

Ce mariag’là, c’est l’affaire

D’un p’tit moment ;

Tu m’as dit bien souvent : j’espère

Qu’un beau jour je serai grand-père !…

Voyons, voyons, sois bien mignon,,

Ne dis pas non !

Pour ta fille, il faut être bon !

Ne dis pas non !

Sois bien mignon,

Ne dis pas non !

C – STRETTE – COTIGNAC, furieux.

Va donc !… Va pour le mariage !

Mais corbleu ! saprebleu ! j’enrage !

À ce moment, les soldats et le sergent reviennent.

FAVART, effrayé.

Les soldats ! Je suis pris…

HECTOR, bas.

Non ! non !

Je me souviens de ma promesse…

À Favart et à madame Favart.

Dépêchons-nous, car le temps presse…

Allons, Benoît, allons, Toinon…

FAVART et MADAME FAVART.

Nous sommes à votre service,

Monsieur le lieutenant de police.

LE SERGENT, parlé.

Le lieutenant de police ! 

FAVART, à Hector.

Et votre carrosse est tout prêt.

HECTOR, à Suzanne, lui montrant Favart et madame Favart.

Avec ma bonne et mon valet,

Mettons-nous bien vite en voyage,

A Douai, nous ferons notre mariage !

TOUS.

Oui ils feront leur mariage !

Vite en voyage !

 

MADAME FAVART, très-gaîment.

Allons soudain

Mettons-nous en voyage !

Car de l’hymen

Un voyage est l’image !

On part gaîment,

Mais un orage

Survient grondant,

Gar’le ménage !

LE CHŒUR.

Fouette, fouette, fouette, cocher !,

Que la voiture vole

Dans une course folle,

Clic, clac !

MADAME FAVART.

Mais un cahot

L’un vers l’autre vous jette,

L’amour bientôt

Apaise la tempête !

SUZANNE et HECTOR.

Le ciel est pur,

Plus un nuage,

Et dans l’azur

Fin du voyage !

FAVART, MADAME FAVART, HECTOR et SUZANNE.

On s’enlace

Doucement,

On s’embrasse

Tendrement ;

Tout s’achève

Dans l’ardeur

D’un doux rêve

De bonheur !

TOUS.

Allons soudain

Mettons-nous en voyage !

Car de l’hymen

Un voyage est l’image !

Allons soudain

Mettons-nous en voyage !

Clic, clac !

Fouette, cocher !

Que la voiture vole

Dans une course folle !

Clic, clac !

Fouette, cocher !

Que la voiture vole

Dans une course folle !

Clic, clac !

Le rideau se ferme.

 


Acte deuxième

CHEZ HECTOR DE BOISPRÉAU

 

Scène PREMIÈRE

HECTOR, MADAME FAVART, en soubrette, Un Tapissier, Un Agent de Police.

Au lever du rideau, Hector est assis à la petite table et feuillette des papiers. — Un agent de police et un tapissier sont debout devant lui, le chapeau à la main. — Madame Favart, à droite, époussette les meubles.

HECTOR, au tapissier.

Eh bien ! monsieur le tapissier, où en sont vos hommes ?

LE TAPISSIER.

Ils achèvent le grand salon.

HECTOR.

Dépêchez-vous… n’oubliez pas que je donne ce soir une grande fête et que vous avez encore cette pièce à décorer.

Le tapissier salue et sort.

HECTOR.

Quant à vous, monsieur l’exempt, j’ai lu vos rapports, ils sont en règle et vous pouvez vous retirer.

L’EXEMPT.

Pas d’ordres particuliers ?

HECTOR.

Aucun… Reprenez votre service et venez m’informer ce soir de ce que vous aurez vu… allez !

L’agent s’incline et sort.

MADAME FAVART, s’approchant.

Bravo ! La parole brève !… le geste plein d’autorité !… Vous étiez né pour commander…

HECTOR, se levant.

N’est-ce pas ?… Eh bien, et vous, Justine, savez-vous que je vous admire… On dirait que vous avez été soubrette toute votre vie… Seulement, ce qui me désole, c’est de vous voir forcée de continuer le personnage…

MADAME FAVART.

Il faut bien s’y résigner… jusqu’au moment où Favart et moi nous trouverons une occasion sûre de passer en Belgique…

HECTOR.

J’espère que cela ne tardera pas… du reste, il n’y a encore que huit jours que nous sommes arrivés à Douai et que je suis installé dans mes fonctions de lieutenant de police…

MADAME FAVART.

Et dans celles infiniment plus agréables… de nouveau marié !

HECTOR, gaîment.

C’est vrai ! Je suis marié.

N°9 – COUPLETS.

HECTOR.

I

Suzanne est aujourd’hui ma femme,

Et, jugez si c’est merveilleux,

Elle est ma femme et je proclame

Que je ne pouvais trouver mieux

Pour moi c’est le ciel sur la terre,

C’est plus que mon cœur n’espéra ;

Et c’est à vous seule, ma chère,

Que je dois tout ce bonheur-là.

II

J’aime une nombreuse famille,

Or donc, avant trois ou quatre ans,

Je veux qu’autour de moi fourmille

Une troupe de garnements.

Enfin bientôt j’aurai, j’espère,

Tous les ennuis d’être papa ;

Et c’est encore à vous, ma chère,

Que je devrai ce bonheur-là.

MADAME FAVART, légèrement.

Bah !… j’ai eu bien peu de mérite, allez !… Si vous saviez comme ce pauvre marquis a été facile à embobiner…

HECTOR.

On le dit pourtant très-dangereux…

MADAME FAVART.

Lui !… Allons donc ! C’est une réputation usurpée… J’en suis venue à bout avec quelques sourires et quelques œillades…

HECTOR.

N’importe ! Vous présenter comme ma femme, c’était hardi, et s’il apprenait jamais qu’on s’est moqué de lui à ce point-là, vous savez qu’il me ferait jeter en prison…

MADAME FAVART.

Bah !… Que pouvez-vous craindre ?… Le marquis ne quitte jamais Arras, et il n’y a que vous et moi qui connaissions cette histoire. Votre femme n’en sait rien, ni Favart non plus…

HECTOR.

Heureusement ; car maintenant qu’il fait ici office de cuisinier, il serait capable d’en manquer toutes ses sauces…

MADAME FAVART.

Et ce serait dommage… car il les réussit à merveille… et ma foi, je trouve qu’il est superbe sous le tablier blanc et la toque de l’emploi…

HECTOR.

Superbe, c’est le mot…

MADAME FAVART.

Je ne peux pas le regarder sans rire… (Montrant Favart qui a paru au fond, en cuisinier.) Tenez, voyez-moi un peu cette tête !

 

Scène II

Les Mêmes, FAVART, en cuisinier.

FAVART.

Elle est bonne, n’est-ce pas, la tête ?… (Entrant et prenant l’attitude d’un domestique qui attend des ordres.) Je viens prendre les ordres de monsieur. Qu’est-ce que monsieur commandera ce matin pour son déjeuner ?… (Changeant de ton, familièrement.) Bonjour, Hector, ça va bien ?

HECTOR.

Pas mal, et vous, cher ami ?

FAVART.

Moi, ça je suis aux fourneaux!… je suis en train de vous préparer le grand souper de ce soir,  ça m’amuse beaucoup !

HECTOR.

Tant mieux !…

FAVART.

Que voulez-vous, la gaîté et moi nous sommes inséparables !… et puis, je suis si tranquille ici…

MADAME FAVART.

Oui… Eh bien ! moi je ne le suis pas tant que toi…

FAVART.

Bah depuis quand ?…

MADAME FAVART.

Depuis avant-hier… (A Hector.) Depuis la visite de votre tante, la vieille comtesse de Montgriffon…

HECTOR.

Pourquoi ?… Que craignez-vous d’elle ?…

MADAME FAVART.

Je ne sais… mais lorsque je lui ai servi un verre de malaga et un biscuit, elle m’a regardée d’un air singulier, à travers ses lunettes… elle vous a dit : « Mon neveu, quelle est donc cette petite ?… » Vous avez répondu : c’est Toinon ma servante… « Ah ! ah ! c’est Toinon, votre servante, ah ! ah !… » et elle a de nouveau braqué sur moi ses lunettes avec une ténacité, une persistance… J’ai peur qu’elle ne m’ait vue jouer à Paris et qu’elle ne m’ait reconnue…

FAVART.

Diable, ce serait grave…

HECTOR.

Oui, car elle n’est pas bonne, la chère tante, — mais je suis convaincu que vous vous alarmez à tort, et la preuve, c’est qu’elle est partie sans faire la moindre observation et j’ai même remarqué qu’elle avait été charmante pour Suzanne… Tiens, mais à propos, où est-elle donc, Suzanne ?…

FAVART.

Elle vient de sortir, elle est allée faire les dernières commandes pour la fête de ce soir…

HECTOR.

La fête de mon installation. J’ai invité tous les notable de la ville… Je crois que ce sera superbe et que… (Grand bruit au dehors.) Hein ? Quel est ce bruit ?

MADAME FAVART.

Quelque rixe, sans doute… quelque malfaiteur qu’on vous amène… (A Favart.) Va donc voir, Charles…

FAVART.

Tout de suite…

Il sort. — Nouveau bruit au dehors.

HECTOR.

Mais non, écoutez… ce sont des cris de joie, des vivats…

MADAME FAVART.

En effet… (Inquiète.) Qu’est-ce que cela signifie ?

FAVART, revenant vivement.

Grande nouvelle ! grande nouvelle ! quel honneur pour vous, mon cher Hector… C’est le marquis de Pontsablé, c’est le gouverneur de l’Artois qui vient vous voir. (Criant au fond.) Par ici, par ici, monseigneur !… (A Hector.) Moi je cours endosser ma livrée… 

Il disparaît.

HECTOR, épouvanté.

Le marquis !… Le marquis chez moi !…

MADAME FAVART, poussant un cri étouffé.

Ah ! mon Dieu !

HECTOR, à madame Favart.

Et vous qui me disiez qu’il ne quittait jamais Arras…

MADAME FAVART, attérée.

Le sort s’acharne !

HECTOR.

Il va me demander à voir ma femme…

MADAME FAVART.

C’est évident…

HECTOR.

Le voici… (A madame Favart.) Je suis perdu !…

MADAME FAVART reprenant confiance.

Peut-être. Ou peut-être pas !…

Elle sort vivement, récupérant une robe de Suzanne.

 

Scène III

 

HECTOR, LE MARQUIS DE PONTSABLÉ, Officiers de sa suite, Paysans et Paysannes, au fond.

N°11 – CHŒUR ET COUPLET DES AIEUX.

CHŒUR.

Honneur, honneur

A mon seigneur

Le gouverneur !

Honneur, honneur

A monseigneur !

PONTSABLÉ.

Cet accueil très flatteur dont je suis enchanté

N’est après tout que mérité,

Dernier des Pontsablé, je suis la noble trace des chefs

Des chefs de mon illustre race.

I

Mes aïeux, hommes de guerre,

Dans le fond gens excellents,

Mais sujets à la colère,

N’étaient pas très-endurants !

Pour un rien, une vétille,

Ils rageaient à qui mieux mieux…

Enfoncer une bastille

Ce n’était qu’un jeu pour eux !

Par respect pour ma famille,

Je fais comme mes aïeux !

LE CHŒUR.

Par respect pour sa famille,

Il fait comme ses aïeux !

PONTSABLÉ.

II

Mes aïeux auprès des femmes

Étaient très  entreprenants,

Et beaucoup de nobles dames,

Les eurent pour leurs galants.

Leur longue histoire fourmille

Des exploits les plus fameux.

Nobles dames ou jeunes filles,

Rien n’était sacré pour eux !

Par respect pour ma famille,

Je fais comme mes aïeux !

LE CHŒUR.

Par respect pour sa famille,

Il fait comme ses aïeux !

 

PONTSABLÉ, à la foule.

Maintenant, vous m’avez bien vu,

Je vous ai montré ma personne,

De vos cris je suis rebattu.

Eloignez-vous, je vous l’ordonne.

Par respect pour ma famille,

Je fais comme mes aïeux !

LE CHŒUR.

Par respect pour sa famille,

Il fait comme ses aïeux !

Tout le monde se retire.

 

Scène IV

HECTOR, PONTSABLÉ.

PONTSABLÉ, à Hector.

Enfin ! nous pouvons causer… Ce n’est pas moi que vous attendiez, avouez-le…

HECTOR, troublé.

En effet… j’étais loin de supposer que vous me feriez l’honneur…

PONTSABLÉ.

Une affaire importante qui m’appelle à Douai… Vous comprenez que je n’ai pas voulu descendre chez un autre que chez vous !…

HECTOR.

Vous êtes vraiment trop bon… trop bon…

PONTSABLÉ.

Ainsi, vous voilà tout à fait installé ?

HECTOR.

Tout à fait… et je remercie monsieur le marquis de la faveur qu’il m’a faite en me nommant.

PONTSABLÉ.

Ne parlons pas de ça… Votre mérite… vos talents : vos hautes capacités vous désignaient à mon choix…

HECTOR.

Je suis confus…

PONTSABLÉ.

Avec moi, jamais de passe-droit… je ne me laisse pas influencer… (Changeant de ton.) Et votre femme, comment va-t-elle ?

HECTOR.

Ma femme ?… (A part.) Nous y voilà !… (Haut.) Elle bien, monseigneur, elle va très-bien…

PONTSABLÉ.

J’en suis ravi… et j’ai hâte de lui présenter mes hommages…

 

HECTOR, balbutiant.

Oui… vous voulez lui présenter ?…

PONTSABLÉ.

Mes hommages… naturellement…

HECTOR.

Naturellement… mais c’est que c’est impossible.

PONTSABLÉ.

Comment ! impossible ?…

HECTOR.

Elle est sortie…

PONTSABLÉ.

Je l’attendrai…

HECTOR.

Elle ne rentrera que dans trois jours !…

PONTSABLÉ.

Dans trois jours !…

HECTOR.

Elle est allée voir une pauvre malade, une de ses amies de pension qui a soixante-dix-sept ans… (Il se reprend.) Non… je veux dire… dont la mère a soixante-dix-sept ans !… Alors, vous comprenez…

PONTSABLÉ.

C’est fâcheux !…

HECTOR.

Ah ! oui !…

PONTSABLÉ.

Et je suis désolé…

HECTOR.

Moi aussi…

PONTSABLÉ.

Est-ce qu’il n’y a pas moyen de la faire prévenir ?…

HECTOR.

Oh ! pas moyen… vous comprenez… une malade… quatre-vingt-dix-sept ans !

PONTSABLÉ.

Soixante-dix sept !

HECTOR.

Oui… oh, euh… quatre-vingt sept ?

 

Scène V

Les Mêmes, FAVART, en grande livrée.

FAVART, entrant. 

Monsieur !…

HECTOR.

Qu’est-ce que c’est ?…

FAVART.

Je viens prévenir monsieur que madame est rentrée…

HECTOR, à part.

Bon sang, l’animal !…

PONTSABLÉ.

Bon… très-bien… C’est que la vieille dame va mieux…

HECTOR.

C’est impossible… Il ne sait pas ce qu’il dit… tu te trompes… (Il fait des signes à Favart.) Ma femme n’est pas rentrée.

FAVART, sans le voir.

Mais, si, monsieur, puisque je viens de lui parler…

HECTOR, désolé. — À part.

Il ne comprend rien…

PONTSABLÉ, à Hector.

C’est drôle… vous paraissez tout troublé…

HECTOR.

Moi… du tout… au contraire… (Vivement.) Monseigneur désirerait-il prendre un verre de liqueur et un biscuit ?

FAVART.

Du biscuit de Savoie… nous en avons de délicieux.

PONTSABLÉ.

Volontiers, mais plus tard. (A Hector, montrant Favart.) Quel est ce garçon ?…

HECTOR.

C’est… Benoît… un de mes domestiques.

PONTSABLÉ, examinant Favart.

Il a l’air fort intelligent, ce Benoît…

HECTOR, grommelant.

Oui, très-intelligent… (A Favart.) Va-t’en !

FAVART.

Oui, monsieur… Ah ! j’oubliais…

HECTOR.

Quoi encore ?…

 

FAVART.

Madame fait demander à monsieur à quelle heure il faut allumer dans les salons pour la fête de ce soir…

PONTSABLÉ, étonné.

Une fête… Comment, vous donnez une fête ?…

HECTOR, à part.

Bon sang, le maladroit…

Il fait des signes à Favart.

FAVART, étonné, répétant les gestes d’Hector.

Qu’est-ce qu’il a donc à faire comme ça ?…

HECTOR.

Oh ! une fête… c’est-à-dire…

FAVART.

Une fête superbe… pour célébrer l’installation de monsieur…

HECTOR, à part.

Il est enragé !… (Haut.) Quelques personnes…

FAVART.

Monsieur a invité toute la ville… les salons seront combles…

HECTOR, à part.

Il ne se taira pas !…

PONTSABLÉ, à Hector.

Et vous ne me soufflez pas un mot de tout cela ?…

HECTOR.

L’émotion… le plaisir de vous voir… et puis je sais que les nombreuses affaires de monsieur le marquis ne nous permettent pas d’espérer l’honneur de sa présence…

PONTSABLÉ.

Pourquoi donc ?… Au contraire… je me ferai un véritable plaisir d’assister à cette fête.

HECTOR, à part t.

Ah ! bon ! me voilà bien !… (A Pontsablé) Quelle heureuse nouvelle ! (A Favart avec colère.) Va-t’en !

FAVART.

Mais, monsieur, permettez…

HECTOR, à part.

Il va encore dire quelque sottise… (Haut.) Veux-tu t’en aller, crétin, idiot !…

FAVART.

Oui, monsieur… (A part.) Si j’y comprends quelque chose…

PONTSABLÉ.

Comme vous le secouez, ce pauvre garçon… (A Favart.) Mon ami !… (A Hector.) Voulez-vous me permettre de lui donner un ordre ?…

HECTOR, avec abattement.

Tout ce que vous voudrez, marquis, vous êtes chez vous !… (A part.) Je n’en puis plus !

PONTSABLÉ, à Favart.

Mon ami, va dire à ta maîtresse que le marquis de Pontsablé désire lui présenter ses hommages…

FAVART.

Oui, monseigneur, j’y cours… (Voyant Hector qui lui fait de nouveau des gestes.) Mais qu’est-ce qu’il a donc ? il est malade…

Il sort.

HECTOR, à part.

Allons ! c’est fini, impossible de lutter davantage… autant tout lui dire… (Haut.) Monseigneur, un mot… ma femme… que vous avez vue à Arras… ne peut paraître devant vous…

MADAME FAVART, paraissant déguisée en Suzanne.

Allons vite… des fleurs partout… Remplissez les jardinières…

PONTSABLÉ.

Eh ! mais… la voilà… c’est elle…

HECTOR, à part.

Justine !…

 

Scène VI

MADAME FAVART, PONTSABLÉ, HECTOR puis SUZANNE.

PONTSABLÉ, allant au-devant d’elle.

Venez, venez donc, belle dame…

MADAME FAVART, jouant la surprise.

Monsieur de Pontsablé !… Quelle aimable surprise !…

HECTOR, bas et vivement.

Vous me sauvez encore ! merci !

PONTSABLÉ, à madame Favart.

Que je suis donc ravi de vous revoir… Alors, cette vieille dame va mieux ?…

MADAME FAVART, étonnée.

Quelle vieille dame ?… (Hector lui fait des signes.) Oui… oui… beaucoup mieux… je vous remercie… (Changeant la conversation.) Est-ce que nous aurons le bonheur de vous posséder longtemps à Douai ?

PONTSABLÉ.

Mon Dieu… je ne sais pas encore au juste… (A part.) Lançons mon hameçon et examinons bien mon lieutenant de police… (Haut. — Regardant Hector en face et accentuant bien chaque mot.) Cela dépendra de madame Favart.

HECTOR, vivement.

De madame Favart ?…

MADAME FAVART, à part.

Hein ?

PONTSABLÉ, examinant toujours Hector, à part.

Il a tressailli… mes renseignements étaient exacts… (Haut.) Oui, je ne suis ici que pour elle… elle s’est enfuie de son couvent et il faut absolument que je la retrouve… Ordre du maréchal de Saxe…

MADAME FAVART, s’oubliant.

Ah !… du maréchal !… (Se reprenant aussitôt.) Ah ! du maréchal !

PONTSABLÉ.

Oui ! (A Hector.) Vous m’aiderez, Boispréau.

HECTOR, balbutiant.

Certainement… c’est mon devoir…

PONTSABLÉ.

On m’a signalé sa présence dans cette ville, avez-vous quelque indice ?…

HECTOR.

Aucun…

MADAME FAVART.

Aucun !…

PONTSABLÉ.

Aucun, c’est singulier…

HECTOR.

Je ne l’ai même jamais vue…

PONTSABLÉ.

Ah ! vous ne l’avez jamais… moi non plus, du reste.

MADAME FAVART, à part.

Heureusement…

PONTSABLÉ.

Et c’est bien là ce qui me gêne… (A madame Favart.) Car on la dit très-rusée cette comédienne !…

MADAME FAVART.

Eh ! ne le sont-elles pas toutes !… Ah ! ces actrices… Ah ! pouah !… quel métier !… Tenez, marquis, ne me parlez pas de ce monde des coulisses… il me porte sur les nerfs…

PONTSABLÉ.

Je le crois… quand on a votre distinction, votre noblesse… Oh ! du premier coup d’œil on voit la différence qui existe entre ces femmes de théâtre et une femme du monde… comme vous, madame.

MADAME FAVART.

Vous êtes physionomiste…

 

PONTSABLÉ.

On le dit ! (Il lui baise la main. — À part.) Elle est idéale ! (A Hector.) Mais revenons à cette comédienne. Je vais vous signer un ordre d’arrestation.

HECTOR, montrant la table.

Tenez, monseigneur, là… (Pontsablé s’asseoit. — Suzanne parait au fond de la scène) Oh ! ma femme !

Pontsablé écrit.

SUZANNE, entrant vivement et courant à Hector.

Me voici…

HECTOR, bas et vivement.

Tais-toi !

MADAME FAVART, à part.

Elle va tout gâter.

HECTOR, poussant Suzanne hors de la vue de Pontsablé

Et disparais… ou je suis perdu !…

Cachant Suzanne, stupéfaite.

PONTSABLÉ, levant la tête.

Qu’est-ce donc ?

HECTOR, très-troublé.

Rien, monseigneur… rien… je disais… Quel beau temps… quel superbe temps pour les asperges…

FAVART, entrant.

Oh, des asperges, alors je viens… (Il se trouve en face de madame Favart.) Hein !… ma femme en grande dame !

MADAME FAVART, le poussant hors de la vue de Pontsablé

Tais-toi…

HECTOR, à part.

À l’autre maintenant.

MADAME FAVART.

Pas un mot et disparais…

Le cachant.

PONTSABLÉ, levant la tête.

Qu’y a-t-il ?

MADAME FAVART.

Rien, monseigneur, rien… je disais… Quel beau temps… quel superbe temps pour les petits pois…

PONTSABLÉ, se levant.

Les oreilles me cornent donc… (Donnant un papier à Hector.) Voici l’ordre.

HECTOR, le prenant.

Bien, monseigneur… (A part) Quelle situation !…

PONTSABLÉ.

Mais cela, bien entendu, n’empêche pas la fête de ce soir… et je vais vous demander une grâce… mon cher ami…

HECTOR.

Laquelle, monseigneur ?… (A part.) Il m’effraie…

PONTSABLÉ, montrant madame Favart.

Celle de présenter votre charmante femme à toute la noblesse de la ville…

SUZANNE, à part.

Sa femme !…

FAVART, même jeu.

Sa femme !…

HECTOR, à part.

Ah ! bon… il ne manquerait plus que ça.

PONTSABLÉ.

Vous me permettrez seulement d’aller donner quelques soins à ma toilette…

HECTOR.

Certainement… ! (Appelant.) Jean ! Conduisez monseigneur à sa chambre… la chambre des antiquités…

PONTSABLÉ, se redressant.

Comment ! des antiquités !

MADAME FAVART.

C’est la plus belle… Allez, cher marquis, et revenez-nous bien vite…

PONTSABLÉ.

Le plus tôt possible… (A Hector en sortant.) Boispréau, votre femme est un ange… (Au fond.) Elle est idéale…

Il sort.

 

Scène VII

MADAME FAVART, HECTOR, FAVART, SUZANNE.

N°12 – QUATUOR.

SUZANNE.

Ah ! c’est affreux !

FAVART.

Ah ! c’est infâme !

SUZANNE.

On nous trompait !

FAVART.

Indignement !

SUZANNE.

Parlez, monsieur !…

FAVART.

Parlez, madame ?…

SUZANNE.

Expliquez-vous !…

FAVART.

Et vivement !

MADAME FAVART, à Charles

Deux mots vont suffire

Pour calmer tes sens.

HECTOR, à Suzanne.

Je vais tout te dire,

Écoute et comprends…

Pour que monsieur ton père

Consente à nous unir.

MADAME FAVART.

De ton réduit sous terre

Pour que tu puisses fuir.

HECTOR.

Qu’était-il nécessaire

Avant tout d’obtenir…

MADAME FAVART.

La place. Mais que faire ?

Et comment réussir ?

Il fallait…

HECTOR.

Qu’une dame…

MADAME FAVART.

Allât

HECTOR.

Chez le marquis,

MADAME FAVART.

Sous le nom…

HECTOR.

De ma femme…

MADAME FAVART.

J’y courus…

SUZANNE.

Bon, j’y suis !…

MADAME FAVART.

J’obtins tout.

FAVART.

Saprelotte !…

MADAME FAVART.

Or, il faut…

HECTOR.

Devant lui…

MADAME FAVART.

Qu’ici rien…

HECTOR,

Ne dénote…

MADAME FAVART.

Notre fraude…

HECTOR.

Aujourd’hui…

MADAME FAVART.

Car le vieux…

HECTOR.

Mascarille…

MADAME FAVART.

Par malheur…

HECTOR.

S’il l’apprend…

MADAME FAVART.

Pour Hector…

HECTOR.

La Bastille !

MADAME FAVART.

Et pour moi…

HECTOR.

Le couvent !

MADAME FAVART.

La Bastille !

FAVART.

Le couvent !

ENSEMBLE.

La Bastille et le couvent !

Plus souvent !

HECTOR, à Suzanne.

Il faut, tu vois bien,

C’est le seul moyen,

Quelque part en ville

Chercher un asile…

SUZANNE.

Quoi ! sans nul souci

Te laisser ici

Le charmant programme 

Seul avec madame !

MADAME FAVART.

Oh ! quant à cela…

FAVART.

Ne suis-je pas là ?

HECTOR, à Suzanne.

Pars, ma chère amie,

Pars, je t’en supplie…

SUZANNE, parlé.

Partir… Partir !…

COUPLETS SUZANNE.

I

Après quelques jours seulement

De ménage,

A m’en aller complaisamment

On m’engage,

Afin qu’une autre, me chassant,

Quelle audace !

Près de mon mari sur-le-champ

Me remplace.

Non, non ! Halte-là !

Si cela vous va,

Moi ça ne peut pas faire

Mon affaire !…

Je n’me suis pas marié’pour ça !…

II

De l’amour m’en tenant ici

Au prélude,

Quand déjà j’ai pris d’un mari

L’habitude ;

Il faudrait, hélas ! que bien loin

Pour vous plaire,

Je reste dans un petit coin

Solitaire !…

Non ! non ! halte-là !…

Etc.

FAVART, HECTOR et MADAME FAVART.

Eh bien ! que la Bastille s’ouvre !

SUZANNE, vivement.

Non ! non ! je vais partir…

FAVART, HECTOR et MADAME FAVART.

Merci !

SUZANNE, à part.

Si toutefois, je ne découvre

Le moyen de rester ici !…

ENSEMBLE

SUZANNE.

Avec prudence

Fuyons bien loin,

De mon absence

On a besoin !

Pour qu’il évite

Un sort fâcheux,

Il faut bien vite

Quitter ces lieux !

FAVART et MADAME FAVART

Avec prudence

Fuyez bien loin,

De votre absence

On a besoin !

Pour qu’il évite

Un sort fâcheux,

Il faut bien vite

Quitter ces lieux 

HECTOR.

Avec prudence

Fuis et bien loin,

De ton absence

On a besoin !

Pour que j’évite

Un sort fâcheux,

Il faut bien vite

Quitter ces lieux !

Suzanne sort avec Hector.

 

Scène VIII

 

FAVART, MADAME FAVART.

FAVART, prenant la main de sa femme et la faisant descendre.

Pardon, madame Favart, un mot s’il vous plaît !…

MADAME FAVART, étonnée.

Qu’est-ce que tu as ?

FAVART.

De quoi avez-vous causé l’autre jour avec le gouverneur ?

MADAME FAVART, moqueuse.

Des soupçons… Oh ! Charles !

FAVART, accentuant.

De quoi avez-vous causé ?… De quoi ?

MADAME FAVART.

Quels regards !… (Riant.) Ah ! ah ! ah ! ah ! (Apercevant Pontsablé qui paraît au fond.) Tiens, le voici, le gouverneur !… Tu peux le questionner toi-même… (Riant.) Ah ! ah ! ah !

FAVART.

Mais oui, je vais le questionner !

 

Scène IX

Les Mêmes, PONTSABLÉ.

PONTSABLÉ, en grande toilette, à part.

Elle est encore là… Je suis assez coquet, il me semble… Je peux me lancer…(S’avançant vers madame Favart.) Eh ! mon Dieu ! belle dame, vous me paraissez d’une gaîté…

MADAME FAVART, toujours riant, montrant Favart.

C’est cet imbécile de Benoît… qui ne dit et ne fait que des sottises… (semblant légère, mais avertissant Favart) s’il continue, nous ne pourrons pas le garder.

FAVART, à part.

Bon ! elle se moque de moi par-dessus le marché !

PONTSABLÉ.

Vraiment ?… Eh bien ! moi, il ne me déplaît pas ce garçon… et je le prends à mon service…

FAVART.

Vous, monseigneur ?

PONTSABLÉ.

Oui… et  tu vas me servir immédiatement…

FAVART, étonné.

Comment ça ?

PONTSABLÉ.

Tu vas voir… (Revenant à madame Favart.) Mais d’abord à nous deux… L’autre jour, traîtresse, vous vous êtes bien moquée de moi… à Arras…

MADAME FAVART, bas à Favart.

Tu vois, jaloux !

FAVART, bas et vivement.

Pardonne-moi… je ne le ferai plus…

MADAME FAVART, à Pontsablé.

Me moquer de vous !… Ah ! marquis, pouvez-vous supposer ?… Le respect que je vous dois…

PONTSABLÉ.

Laissons le respect de côté… et puisque le hasard me procure en ce moment un charmant tête-à-tête, je veux en profiter…

MADAME FAVART.

Nous ne sommes pas seuls.

PONTSABLÉ.

Oh ! un domestique…

MADAME FAVART.

Oui, mais si on entrait !…

PONTSABLÉ.

C’est ici (Montrant Favart.) que notre compère va m’être utile. Tu vas te placer là… au fond… en sentinelle… et si tu vois venir le mari…

FAVART.

Le mari ?… Ah ! oui, oui… le mari !…

PONTSABLÉ.

Tu me préviendras… (cherchant des yeux et apercevant sur la table une sonnette qu’il lui donne.) en agitant cette sonnette. (A madame Favart.) Vous voyez qu’il n’y a aucun danger…

MADAME FAVART, souriant.

En effet !…

FAVART.

Oui, monseigneur… (Au fond.) Eh bien, voilà un joli rôle qu’on me donne à jouer ! 

 

Scène X

PONTSABLÉ, MADAME FAVART, FAVART au fond, puis Marmitons, puis Tapissiers.

PONTSABLÉ, revenant, à madame Favart, avec chaleur.

La place est à moi !… entamons vigoureusement. 

Enfin, madame, je puis donc vous dire que vous êtes adorable et que je vous aime à la folie.

FAVART, au fond, à part.

Oh ! oh ! comme il s’enflamme… Je vais lui servir un petit plat de ma façon ! 

PONTSABLÉ, à madame Favart.

Oui, vous êtes une déesse, digne d’une position plus élevée… ce qu’il vous faut, c’est un adorateur qui puisse satisfaire vos moindres caprices… Eh, bien ! dites un mot et je mets ma fortune à vos pieds.

 

N°13 – ENSEMBLE DE LA SONNETTE

MADAME FAVART.

Marquis, grâce à votre richesse,

Vous offrez  et même au delà

A qui sera votre maîtresse,

Chevaux, voiture et cætera !

Mon mari ne pourrait, je pense,

Me donner rien de tout cela ;

Entre vous, quelle différence…

PONTSABLÉ.

Elle est immense !

MADAME FAVART.

Vous, vous me promettez beaucoup,

Au risque d’être téméraire,

Lui ne me promet rien du tout,

Mais me donne le nécessaire,

Le nécessaire !

PONTSABLÉ.

Le nécessaire !

La belle affaire !

J’offre mieux entre nous

Car je t’aime, je t’aime.

Tu me vois ici-même

Tomber à tes genoux !

Il se jette à ses pieds. — Favart sonne.

Les marmitons entrent vivement

LES MARMITONS, bousculant Pontsablé.

Pour que Bacchus le tienne en joie,

Nous apportons à monseigneur

D’excellents gâteaux de Savoie,

Vins exquis et fine liqueur !

PONTSABLÉ, qui s’est relevé, furieux à Favart.

Ce drôle est des plus négligents !

Pourquoi faire entrer tous ces gens ?

FAVART.

Vous vous trompez, ce n’est pas moi,

Ce qui les fit venir, je crois,

C’est ma petite sonnette,

Ma sonnette mignonnette.

TOUS.

C’est la sonnette !…

 

FAVART.

Je vous le dis et c’est certain,

Le coupable c’est la sonnette,

Ils sont accourus au tin, tin

De ma sonnette mignonnette,

Tin ! tin ! tin !

PORTSABLÉ.

Si ce qu’il me dit est certain,

Si le coupable est la sonnette,

Que le diable soit des tin, tin

De cette sonnette indiscrète,

Tin ! tin ! tin !

MADAME FAVART.

Il a raison et c’est certain,

Le coupable c’est la sonnette,

Ils sont accourus au tin, tin

De la sonnette mignonnette,

Tin ! tin ! tin !

LES MARMITONS.

Nous devons être, c’est certain,

Attentifs aux coups de sonnette

Et nous’accourons aux tin, tin

De la sonnette mignonnette,

Tin ! tin ! tin !

PONTSABLÉ, furieux, aux marmitons.

Au diable ! Au diable allez-vous-en !

FAVART et MADAME FAVART, à part.

Il est furieux ! Ah ! C’est charmant !

Sur un geste de colère de Pontsablé, tous les marmitons se sauvent.

PONTSABLÉ, à Favart.

Toi, fais donc plus attention !

FAVART.

C’est mon grand zèle qui m’emporte…

PONTSABLÉ.

C’est bon, reprends ta faction.

FAVART.

Oui, je garderai bien la porte.

PONTSABLÉ, parlé.

Reprenons… Heureusement que j’ai du ressort… (A Madame Favart, avec feu.) Madame, ne me repoussez pas, vous ne savez pas ce que vous refuseriez… un mari, c’est un amoureux bien tiède, tandis que moi, je suis bouillant, et à toute heure du jour vous me trouverez prêt à vous prouver ma flamme.

MADAME FAVART.

En amour rempli de vaillance

Dites-vous  cette flamme-là,

Pendant toute votre existence,

A mes yeux se rallumera !

Mon époux  je le sais d’avance

Est bien moins brûlant que cela ;

Entre vous, quelle différence !

PONTSABLÉ.

Elle est immense !

MADAME FAVART.

Vous, vous me promettez beaucoup,

Au risque d’être téméraire.

Lui ne me promet rien du tout,

Mais me donne le nécessaire !

Le nécessaire !

PONTSABLÉ, avec chaleur à madame Favart.

Ici plus de contrainte,

Dans une douce étreinte

Laisse-moi t’enlacer,

Sur mon cœur te presser.

MADAME FAVART.

La demande est hardie,

Finissez, je vous prie.

PONTSABLÉ.

Tu ne peux refuser

D’accorder un baiser.

MADAME FAVART.

Un baiser ! Jamais !

PONTSABLÉ.

Écoutez ô ma mie !

Un baiser, je t’en prie !

Favart sonne. À ce moment, les tapissiers et marmitons entrent et séparent Pontsablé de Mme Favart.

CHŒUR DES TAPISSIERS.

Montés sur les échelles et clouant des écussons aux murs.

Pan ! pan ! pan ! pan ! amis, courage !

Pan ! pan ! pan ! pan ! cognant, frappant !

Pan ! pan ! pan ! pan ! faisons l’ouvrage !

Pan ! pan ! pan ! pan ! frappons gaiement !

PONTSABLÉ, furieux à Favart.

Ce drôle est des plus négligents !

Pourquoi laisser entrer ces gens ?

FAVART.

Vous vous trompez, ce n’est pas moi ;

Ce qui les fit venir, je crois,

C’est ma petite sonnette,

Ma sonnette mignonnette.

TOUS.

C’est la sonnette !

REPRISE DE L’ENSEMBLE.

FAVART.

Je vous le dis et c’est certain,etc.

PONTSABLÉ.

Si ce qu’il me dit est certain,etc.

MADAME FAVART.

Il a raison et c’est certain, etc.

LES MARMITONS.

Nous devons être, c’est certain, etc.

LES TAPISSIERS.

Pan ! pan ! Pan ! etc., etc.

  1. ET MME FAVART

Tin tin tin,

Aux maudits sons des tin tin tin

PONTSABLÉ.

Tin tin tin,

Aux maudits sons des tin tin tin

Les tapissiers se sauvent par le fond.

 

Scène XI

PONTSABLÉ, MADAME FAVART, FAVART.

PONTSABLÉ.

C’est inouï !… Ça n’a pas de nom !… impossible de faire ma déclaration au milieu d’un pareil tohu-bohu !… (A madame Favart, très-vite.) Mais il faut que vous sachiez une chose, madame… J’hésitais à vous le dire… mais puisque vous me repoussez, puisque vous me sacrifiez à votre mari, apprenez que, lui, il vous trompe !… Oui, madame, il a une maîtresse !…

MADAME FAVART.

Allons donc !

PONTSABLÉ, continuant.

Qu’il cache ici dans votre propre maison !… (Avec éclat) Et cette maîtresse, c’est madame Favart..

FAVART, à part.

Hein ?

MADAME FAVART, à part.

Ciel !… (Haut.) Qui a pu vous dire… ?

PONTSABLÉ.

Une vieille amie à moi… que je n’ai pas vue depuis une trentaine d’années… la comtesse de Montgriffon.

MADAME FAVART, à part.

Elle m’avait reconnue…

PONTSABLÉ.

Elle m’a écrit un petit billet, où elle me donne rendez-vous ici ce soir… et c’est elle-même qui me désignera notre habile comédienne.

MADAME FAVART, à part, très-vivement.

Je suis prise !… Maudite vieille ! ah ! il faut absolument que je m’éloigne… Mais que faire ? (Par inspiration.) Ah ! une attaque de nerfs… (Haut.) Ah ! marquis !… marquis !

PONTSABLÉ.

Quoi donc ?

MADAME FAVART, avec des pleurs.

Vous m’avez ouvert les yeux… lui !… une maîtresse !… Ici !… chez moi !… oh ! c’est affreux !

PONTSABLÉ.

C’est indigne !

MADAME FAVART.

Oh ! que je souffre !… Je ne pourrai paraître à cette fête… mon pauvre cœur brisé… J’étouffe !… (Elle chancelle.) Ah ! ah !

PONTSABLÉ, la recevant dans ses bras et la renvoyant à Favart.

Elle se trouve mal !…

FAVART.

Ah ! mon Dieu !… (Bas à sa femme.) Qu’as-tu donc ?

MADAME FAVART, bas à Favart.

Tais-toi… c’est pour rire… (Renversant sa tête et criant.) J’étouffe !… ah ! ah !

FAVART, à part.

Bien joué l’évanouissement…

PONTSABLÉ, criant.

Des sels !… du vinaigre !

 

Scène XII

Les Mêmes, HECTOR, puis SUZANNE.

HECTOR, entrant.

Qu’y a-t-il ?

PONTSABLÉ.

Du vinaigre… des sels… il n’y a donc pas une femme de chambre ?…

SUZANNE, en soubrette, entrant.

On m’appelle ?

HECTOR, à part.

Suzanne !

SUZANNE, bas en passant devant lui.

Je vous avais bien dit que je trouverais un moyen de rester…

PONTSABLÉ, à Suzanne.

Secourez votre maîtresse…

MADAME FAVART, d’une voix languissante.

Merci… merci… je vais mieux… (Se levant.) Permettez-moi seulement de me retirer dans ma chambre…

HECTOR.

Je vais vous conduire…

MADAME FAVART, d’un ton sec.

C’est inutile… (A Favart.) Votre bras, Benoît…

FAVART.

Voilà, madame…

PONTSABLÉ, enchanté.

Elle est furieuse… très-bien !…

MADAME FAVART, se retirant et lançant une œillade à Pontsablé.

Au revoir… cher marquis…

Elle lui tend la main.

PONTSABLÉ, bas en lui baisant la main.

Puis-je donc espérer ?

MADAME FAVART, bas.

Oui… Quand vous tiendrez madame Favart !

Elle sort avec Favart qui la soutient.

 

Scène XIII

PONTSABLÉ, HECTOR, SUZANNE, puis FAVART.

PONTSABLÉ, à part, joyeux.

Elle est à moi !

HECTOR, à Suzanne.

On n’a plus besoin de vous, vous pouvez vous retirer.

SUZANNE.

Oui, monsieur !

PONTSABLÉ, regardant Suzanne.

Tiens ! tiens !… mais elle est gentille cette petite… viens ici, petite… Comment t’appelles-tu ?

SUZANNE, faisant la révérence.

Toinon, monseigneur… (A part.) Elle a pris mon nom, je prends le sien.

PONTSABLÉ.

Toinon !… c’est tout à fait champêtre… ça sent les foins… Sais-tu bien, soubrette, que tu es bien piquante !

HECTOR, rageant, à part.

Oh ! oh !… devant moi !

PONTSABLÉ.

Tiens, voilà un louis pour t’acheter une croix d’or.

SUZANNE.

Merci, monseigneur…

PONTSABLÉ.

Et un baiser par-dessus le marché…

Il essaie de l’embrasser.

HECTOR, n’y tenant plus.

Oh ! oh !… (A Suzanne.) Sortez, effrontée, sortez !

SUZANNE, s’éloignant.

Oui, monsieur… (A part, en sortant.) Il est jaloux… chacun son tour !…

Elle disparaît.

PONTSABLÉ, à lui-même.

C’est étonnant comme il rudoie ses domestiques…

FAVART, entrant par le fond.

Voici déjà des invités de monsieur qui arrivent.

HECTOR, avec humeur.

C’est bien, faites entrer.

 

Scène XIV

PONTSABLÉ, HECTOR, FAVART, Invités et Invitées, puis MADAME FAVART, en vieille douairière.

Musique en sourdine.

FAVART, annonçant dans le fond.

  1. le comte et madame la comtesse de Beaucresson, M. et madame le Barrois, M. le vidame des Ablettes, M. le baron et madame la baronne de Verpillac…

HECTOR, saluant.

Mesdames… messieurs…

PONTSABLÉ, à part.

Je ne vois pas la vieille comtesse de Montgriffon, me manquerait-elle de parole ?

FAVART, au fond, annonçant.

Madame la comtesse de Montgriffon !

HECTOR, à part.

Ma tante !… quel fâcheux contretemps ! (à Favart.) Mais ce n’est pas ma tante !

FAVART, bas.

Chut !… c’est ma femme !

PONTSABLÉ, allant à madame Favart.

Venez donc, chère comtesse, je vous attendais avec une impatience…

MADAME FAVART, en douairière.

Bonjour, marquis, bonjour ! (Le lorgnant.) Ah ! mon cher ! comme vous êtes changé ! quelle dégringolade !

PONTSABLÉ, vexé.

Vous trouvez… moi je vous ai reconnue tout de suite ! (A part.) C’est une ruine !

MADAME FAVART.

Ah ! nous étions mieux que ça autrefois, dans notre jeune temps… mais que voulez-vous ! on ne peut pas être et avoir été, n’est-ce pas ?… ah ! mon existence a été bien remplie, je ne me plains pas.

N°14 – MENUET ET RONDEAU DE LA VIEILLE 

MADAME FAVART.

Je passe sur mon enfance,

J’arrive à mes dix-sept ans ;

Cette époque d’innocence

Qu’on appelle le printemps !

Innocente !… j’ose à peine

Affirmer tant de vertu ;

Ce bon monsieur Lafontaine

Déjà !… chut !… je l’avais lu !

Quand passait sous ma fenêtre

Un jeune et bel officier,

Je sentais dans tout mon être

Un… je ne sais quoi vibrer !

Le cœur chaud, la tête prompte,

Quand vinrent mes dix-huit ans,

J’épousai monsieur le comte…

Vrai !… Je crois qu’il était temps !

Puis l’été… de vingt à trente.

Tout bas, je l’avoue ici…

Cette saison trop brûlante…

Fut fatale à mon mari !

A quarante ans c’est l’automne.

Au dire des amoureux,

C’est alors que l’arbre donne

Ses fruits les plus savoureux.

Mais, hélas ! l’hiver s’avance,

Il neige sur mes cheveux ;

Aux douceurs de l’existence

Il faut faire mes adieux !

A cette vie… un peu leste…

J’ai renoncé… malgré moi

Mais le souvenir m’en reste,

Et c’est encore ça, ma foi !

PONTSABLÉ, à lui-même.

Peste ! ce fut une gaillarde… (Haut.) Chère comtesse, je vous remercie d’être venue… (à Hector) Je vous ai dit, Boispréau, que j’étais venu à Douai pour y arrêter madame Favart ; vous m’avez promis de m’y aider… Eh bien, la besogne sera facile, attendu que vous cachez madame Favart ici même !…

HECTOR.

Moi !

MADAME FAVART.

Certainement, petit drôle…

HECTOR, bas à Favart.

Comment !… Mais qu’est-ce qu’il lui prend ? 

FAVART, bas.

Laissez-la faire… laissez-la faire.

PONTSABLÉ, à Hector.

Ah ! ah ! vous êtes confondu… je ne vous en veux pas… (A madame Favart.) Il ne vous reste plus qu’à me la montrer…

MADAME FAVART.

Vous êtes arrivé trop tard, mon bon ami… la cage est vide… l’oiseau est envolé. Madame Favart n’est plus ici depuis une heure…

PONTSABLÉ, très-agité.

Elle m’échapperait… mais le maréchal de Saxe va me révoquer… je suis destitué !…

MADAME FAVART.

Allons, allons… mon bon !… calmez-vous… tout n’est pas perdu… Je sais où est la belle.

HECTOR, stupéfait.

Hein ?

FAVART, bas.

Laissez-la faire… Laissez-la faire !

MADAME FAVART, lui donnant une lettre.

Voici un billet qu’elle adressait à mon neveu et que je viens d’intercepter au passage… (A Hector.) Grondez-moi donc, vous…

HECTOR, bas.

Oui… (Haut.) Comment ma tante, vous avez osé…

MADAME FAVART, sèchement.

Silence, Hector !

PONTSABLÉ.

Silence, Hector !… (lisant la lettre) « Mon cher Hector, je pars pour Saint-Omer où je vais me réfugier chez une de mes parentes, madame Dubois… j’espère enfin être à l’abri de mes persécuteurs… Justine Favart ! » (Avec joie.) Je la tiens !

MADAME FAVART.

Mais il ne faut pas perdre de temps…

 

PONTSABLÉ, vivement.

Pas une minute…

MADAME FAVART.

Il faut partir pour Saint-Omer…

PONTSABLÉ.

À l’instant même…

MADAME FAVART.

Partez vite, marquis ! (Bas à Hector.) Grondez-moi donc…

HECTOR.

Mais, ma tante…

MADAME FAVART.

Silence, Hector !…

PONTSABLÉ.

Silence, Hector ! (A Favart.) Vite, vite, ma voiture.

Favart remonte au fond pour donner l’ordre.

FAVART.

Voiture ! Voiture !

PONTSABLÉ.

Au revoir et merci… (Aux officiers.) En route, messieurs, en route pour Saint-Omer !

Il sort vivement avec les officiers. — Les invités sortent pour le voir partir.

 

Scène XV

MADAME FAVART, FAVART, HECTOR, puis SUZANNE. 

Un instant de silence.

FAVART, avec joie.

Parti !

HECTOR, de même.

Enfin !

MADAME FAVART, ôtant sa douillette, sa coiffe et jetant sa canne.

Eh bien, comment trouvez-vous que je m’en suis tirée ?

HECTOR.

Superbe !…

FAVART.

Tu as été tout bonnement splendide…

SUZANNE, entrant, toujours en soubrette.

Ah ! madame, je vous écoutais… et je vous admirais !

FAVART, à sa femme.

Je te ferai un rôle de vieille pour ta rentrée au théâtre…

MADAME FAVART.

Oui, mais en attendant, il faut fuir et gagner la frontière…

FAVART.

Tu as raison… la route est libre… partons !

 

PONTSABLÉ, du dehors.

Gardez bien toutes les issues, que personne ne puisse sortir !

TOUS LES QUATRE.

Lui !…

MADAME FAVART, vivement.

Du sang-froid !

 

Scène XVI

Les Mêmes, PONTSABLÉ, Les Invités.

N°15 – FINAL – CHŒUR ET ENSEMBLE

CHŒUR.

La fureur le transporte,

Que va-t-il se passer ?…

Et qui vient de la sorte,

Ainsi le courroucer ?

La musique continue en sourdine.

MADAME FAVART, à Pontsablé qui entre furieux.

Que signifie, cher marquis ?…

PONTSABLÉ.

Cela signifie que l’on voulait me bafouer.

MADAME FAVART.

Comment ?

PONTSABLÉ.

Heureusement que la première personne que j’ai rencontrée en sortant d’ici, c’est la vraie comtesse de Montgriffon qui arrivait dans son carrosse.

MADAME FAVART, à part.

Aïe !

FAVART, à part.

Très-scénique !… mais bien fâcheux !

PONTSABLÉ, à madame Favart.

Ai-je besoin d’ajouter que l’autre… celle qu’on m’a servie tout à l’heure, c’était madame Favart elle-même.

MADAME FAVART, à part.

Je suis prise !

SUZANNE et HECTOR.

Tout est perdu !

PONTSABLÉ, avec éclat.

Oui, madame Favart ! que je tiens enfin, et que je vais conduire au camp de Fontenoy… Ordre du maréchal de Saxe !

FAVART, s’élançant.

Du maréchal !… un instant ! je ne la quitte pas !… vous nous arrêterez ensemble !

PONTSABLÉ, étonné.

Qui donc êtes-vous ?

FAVART, se croisant les bras et avec force.

Je suis Favart !

PONTSABLÉ, joyeux.

Favart !… le mari et la femme !… je les tiens tous les deux… quel coup de filet !…

ENSEMBLE

PONTSABLÉ. 

Tous deux je les attrape !

Je les pince je les happe !

C’est avoir du bonheur!

La charmante aventure !

Cette double capture

Me fera grand honneur

La charmante aventure

Être la capture

De l’heureux gouverneur

Cette double capture Me fera bien sûr,

grand honneur.

FAVART.

Il nous attrape,

Le sort nous frappe !

C’est avoir du malheur !

L’aventure,

La capture,

Quelle absurde aventure

Être la capture

De ce vieux gouverneur

Je deviens la capture de ce vieux gouverneur,

de ce gouverneur.

HECTOR.

Ici j’échappe,

Le sort me frappe !

C’est avoir du malheur !

L’aventure,

La capture,

Ô funeste aventure

Être la capture

De ce vieux gouverneur

Sa femme est la capture de ce vieux gouverneur,

de ce gouverneur.

Ma femme est la capture de ce vieux gouverneur,

de ce gouverneur.

 

CHŒUR.

Il les attrape !

Le sort les frappe !

C’est avoir du bonheur !

L’aventure,

La capture,

La bizarre aventure

Cette double capture

Lui fera

grand honneur !

MME FAVART et SUZANNE

Ô funeste aventure

je deviens la capture

De ce vieux gouverneur

Ô funeste aventure.

Je deviens la capture de ce vieux gouverneur,

de ce gouverneur.

PONTSABLÉ.

Le mari Favart et sa femme

Je tiens les deux, bravo Marquis !

Mais agissons vite, agissons !

Madame, vous avez un talent exquis…

Il s’avance vers Suzanne.

SUZANNE, étonnée.

Moi !…

TOUS, à part.

Que fait-il ?

PONTSABLÉ, à Suzanne.

De la franchise

Car cette fois pas de méprise,

 La  comtesse vient à l’instant de tout m’apprendre en me disant

« Vous trouverez la délinquante

Sous les habits d’une servantes

Répondant au nom de Toinon » 

Vous ne pouvez plus dire non.

 

SUZANNE, vivement.

Mais je suis… je suis…

HECTOR, bas et vivement.

Ciel ! Il faut te taire !

PONTSABLÉ.

Vous êtes quoi ?

SUZANNE.

Que dois-je faire ?

PONTSABLÉ.

Eh bien ! vous êtes ?

SUZANNE, avec résolution.

Je suis, je suis…

Oui je suis madame Favart

Pour mentir il est trop tard.

PONTSABLÉ, enchanté.

Quelle victoire que la mienne !

MADAME FAVART, à Favart, bas.

Je suis sauvée !

FAVART, bas.

Et moi, mordienne !

Je suis un maître sot

D’avoir parlé trop tôt.

MADAME FAVART, bas à son mari, parlé.

Laisse-le faire et compte sur moi.

HECTOR, bas à sa femme, parlé.

Sois tranquille, je te rejoindrai.

PONTSABLÉ, joyeusement.

Et maintenant

Prenons la chose gaîment,

Partons sur-le-champ

Partons pour le camp !

MADAME FAVART puis TUTTI

Avec mon père, souvent

J’ai visité plus d’un camp ;

Je vous garantis, vraiment,

Que c’est un endroit charmant !

 

Après la guerre,

Le militaire

Aime à s’offrir

Quelque plaisir ;

Là, sous la tente,

On rit, on chante,

Rien n’est plus beau

Que ce tableau !

SUZANNE.

La vivandière

Verse à plein verre

Maintes liqueurs

A nos vainqueurs.

Puis la trompette,

Tout à coup jette

Dans tous les rangs

Ses sons bruyants.

 

Après la guerre,

Le militaire

Aime à s’offrir

Quelque plaisir ;

Là, sous la tente,

On rit, on chante,

C’est un très beau tableau !

 

MME FAVART et SUZANNE puis TUTTI

La foule immense

Soudain s’élance,

Et le tambour

Roule à son tour !

TOUS.

Tambour et trompette

Rataplan, Ratarataplan !

La fête est complète ;

Rien n’est charmant

Comme le camp !

Tambour et trompette

Rataplan, Ratarataplan !

La fête est complète ;

C’est charmant le camp,

Rataplan !

FAVART.

Et puis au commandement,

Ra ta plan !

Chacun s’élance gaîment,

Ra ta plan !

C’est un bruit étourdissant,

Ra ta plan !

Un coup d’œil éblouissant

Oui, c’est un bruit étourdissant

Ra ta plan !

 

TOUS.

Tambour et trompette

Rataplan, Ratarataplan !

La fête est complète,

Rien n’est charmant

Comme le camp !

Tambour et trompette

Rataplan, Ratarataplan !

La fête est complète,

C’est charmant le camp,

Rataplan !

Après la guerre,

Le militaire

Aime à s’offrir

Quelque plaisir ;

Là, sous la tente,

On rit, on chante,

C’est un très beau tableau !

La fête est Complète,

rataplan

Rien n’est charmant

Comme le camp

Rataplan !

Le rideau baisse.


Inter-acte

FAVART, « NICETTE », « MME MADRE », « M. SUBTIL »

Rideau fermé, sur le Proscenium.

FAVART, arrivant sur le proscenium, son carnet et sa plume à la main, réfléchissant.

O valeureux fils de Bellone,

Toi qu’une auréole environne… euh… Toi qu’une auréole environne…

(S’interrompant.) Voilà donc à quoi j’en suis réduit !… faire l’éloge du maréchal de Saxe alors que je lui dois toute ma misère… Allez donc rimer dans des conditions pareilles… Déserté par l’inspiration comme je le suis par ma chère Justine… (il jette carnet et plume)

Ah, décidément, la fatalité ne manque pas d’ironie ! C’est à croire parfois que mon destin a été composé par quelque facétieux librettiste de vaudeville.

Songer qu’il y a peu encore, je dirigeais le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, qu’on me jouait sur la scène de l’Opéra-Comique, que ma « Chercheuse d’esprit » triomphait à plus de 200 reprises… Je tutoyais le succès, les portes de la gloire s’ouvraient devant moi… Et…

Et il aura suffi qu’un troupeau de barbons s’entichent de ma Justine pour que j’échoue ici, pataugeant dans la boue d’un camp militaire, réduit à donner le théâtre aux Armées au lieu de crouler sous les applaudissements du public parisien. La peste soit des barbons libidineux et de leur susceptibilité mal ordonnée !

Mais baste, puisque me voilà condamné aux publics en uniformes et aux tréteaux militarisés, qu’au moins ici aussi, mon talent éclate et transcende ma tragique destinée. Allons, au travail !

(il va vers la coulisse cour, récupère une liasse de feuilles (le livret de La Chercheuse d’esprit, et lance en entrouvrant légèrement le rideau de scène)

Holà, les artistes ! Moins d’oiseveté et plus de travail, je vous attends pour répéter.

Arrivée de « M.Subtil », finissant de s’habiller. 

SUBTIL

Ah Favart ! Nous voilà, ces dames finissent de pomponner et arrivent. Aurons-nous un public exigeant, aujourd’hui ? 

 

FAVART

Un public exigeant ? Vous vous croyez donc au Français ? C’est le Théâtre aux Armées, ici, vous n’ allez pas jouer devant le roi mais devant une assemblée de soudards surexcités par leur victoire d’hier. 

 

SUBTIL

Pfff, quel gâchis. Mais soit, même les rustres ont droit à la félicité artistique, et je serai heureux de leur dispenser quelques miettes de mon talent.

 

FAVART

Voilà, c’est ça. Et ces dames, sont-elles prêtes ? 

 

Arrivée de « Nicette » et « Mme Madré ».

NICETTE / MME MADRE

Nous voilà, cher maître, nous voilà.

 

FAVART

Bien. 

Nous reprenons la scène 2. J’espère que vous l’avez retravaillée depuis hier, je vous rappelle que nous jouons aujourd’hui même… certes, devant un piètre public bien indigne d’une œuvre comme ma Chercheuse d’Esprit (regard à Subtil), mais tout de même ! Allons. 

Vous connaissez la situation : Mme Madré donne sa fille Nicette à épouser à M. Subtil, qui, lui, va donner son fils à Mme Madré comme futur mari. Contrairement à leurs calculateurs parents, les enfants sont tous les deux innocents, en particulier Nicette…

 

NICETTE, bêtasse.

… Ah oui, elle est bien gentille, cette Nicette !

 

FAVART, sarcastique.

Voilà, vous avez à merveille résumé les choses, et quoique je n’aime pas dire du mal, elle est en effet bien gentille, cette Nicette. A défaut de ma chère Justine, vos occuperez fort bien l’emploi, mon amie (« Nicette », croyant que c’est un compliment, est ravie).

Bref, cette scène montre, non sans humour et talent, comme les fâcheux s’entichent à bien mauvais escient de l’innocence… (à part) C’est à croire que j’étais doué de préscience quand j’écrivis ces pages !

Allons-y : (à Nicette) Donc, ma chère, soyez idiote, (à M. Subtil), vous, soyez gonflé d’arrières-pensées libidineuses, (à Mme Madré) et quant à vous, soyez la pire mère qu’ait portée la Terre depuis cette infanticide de Médée !

 

Nicette, Mme Madré et M. Subtil se mettent en place, Favart s’installe en retrait près de la coulisse jardin. 

  1. SUBTIL

Approchez mon aimable fille !

Ah ! Que je la trouve gentille

Votre douceur gagne le cœur !

NICETTE

Le cœur !

  1. SUBTIL

Le cœur !

Pour vous Nicette je soupire

C’est l’effet d’un regard,

que vous m’avez lancé !

NICETTE

Lancé !

  1. SUBTIL

Lancé !

Soulagez mon martyre.

Pour jamais l’amour

m’a blessé !

NICETTE

Blessé !

  1. SUBTIL

Blessé!

MME. MADRÉ

L’entretien me fait rire.

 

  1. SUBTIL

De ces yeux si jolis 

Tous les coups sont partis.

Je meurs d’amour !

NICETTE

Hé bien tant pis

  1. SUBTIL

Ah ! L’aimable innocence

Rien encor n’a pus l’enticher

Quel plaisir quand j’y pense

De défricher son ignorance

MME. MADRÉ

Son esprit ne sortira non jamais de sa cosse,

Bête elle sera !

Après comme avant la noce,

Moi, dès son âge je n’ignorais rien.

  1. SUBTIL

Vous fûtes précoce, on le sait fort bien !

ENSEMBLE

  1. SUBTIL

Ah ! L’aimable innocence

Rien encor n’a pus l’enticher

Quel plaisir quand j’y pense

Ah! quel plaisir,

l’esprit,

Oui da,

Tout comme une autre lui viendra,

L’esprit certainement viendra

Tout comme une autre elle apprendra !

NICETTE

Je n’comprends rien

à tout c’qui m’disent ici

Je n’comprends rien

à tout c’qui m’disent

Je n’comprends rien !

MME. MADRÉ

Son esprit ne sortira non jamais de sa cosse,

Et bête elle sera !

Après la noce,

Jamais l’esprit ne sortira,

Jamais l’esprit ne lui viendra,

Et toujours bête elle sera

Oui toujours bête elle sera

Jamais l’esprit ne lui viendra !

 

FAVART, enthousiaste au début puis de moins en moins.

Bien, bien, tout cela n’est pas mal du tout. Certes, ce serait bien mieux encore avec ma chère Justine, mais il faut se contenter de ce que l’on a. 

Vous, messieurs c’était très bien ! C’était très bien ! Bon, vous c’était bien là-bas. Vous c’était bien … heu … c’est comme ci comme ça. Dites moi, vous ! On ne vous a pas entendu, on ne vous entend jamais !

 

Vous n’arrêtez pas de bavarder, faites attention, faites très attention ! Écoutez, j’ai une conception personnelle de l’ouvrage, ce n’est pas assez triomphal, pas assez orgueilleux, de l’orgueil bon sang ! C’est de la bouillie tout ça ! C’était pas mauvais, c’était très mauvais ! Voilà, exactement ! Alors reprenons au début ! 

 

A ce moment-là, retentissent les premières mesures instrumentales de l’entracte du 3ème acte.

FAVART 

Allons bon, les revoilà, ceux-là. Tant pis, fin de répétition. Allez, filez.

 

Tous les 4 disparaissent à cour, dans la maison réservée aux comédiens.

 


Acte troisième

AU CAMP DE FONTENOY 

Scène première

Soldats, Officiers, puis COTIGNAC, Les Fifres, Les Vivandières, Les Petits Soldats.

Au lever du rideau, tableau pittoresque et très-animé. Des soldats jouent aux cartes et aux dés sur des tambours, etc.

N°16  – INTRODUCTION.

CHŒUR DES SOLDATS.

Nous avons gagné la victoire,

Nous nous sommes couverts de gloire !

Au son du fifre et du tambour,

Chantons, buvons en ce beau jour !

LES PETITS FIFRES.

Petits fifres du régiment,

Avec des notes sans pareilles,

Nous charmons le soldat vaillant,

En lui déchirant les oreilles !

Pfitt ! pfitt ! pfitt !

Écoutez ça !

Car la musique

Pfitt ! pfitt ! pfitt !

La plus magique,

Oui, la voilà !

TOUS.

Pfitt ! pfitt ! pfitt !

Écoutez ça,

Etc.

LES VIVANDIÈRES.

Vivandières du régiment,

Des nôtres réchauffant le zèle,

On nous voit courir bravement

Où l’son du fifre nous appelle,

 

LES PETITS SOLDATS puis TOUS.

Petits troupiers du régiment,

Remplis d’ardeur et de vaillance,

Nous nous comportons brillamment,

Quand le fifre nous met en danse,

Écoutez ça !

Car la musique

La plus magique,

Oui, la voilà !

 

COTIGNAC, aux fifres et aux trompettes

Rompez les rangs !…

TOUS, rompant les rangs.

Vive le major !

Tous sortent, sauf Jolicoeur, Larissole et Sansquartier.

 

Scène II

COTIGNAC, LARISSOLE, SANSQUARTIER, JOLICOEUR

COTIGNAC.

Très-bien !

JOLICŒUR, aux autres.

Enfin… nous allons donc savoir…

Il se dirige vivement vers une des tentes pour soulever le rideau.

COTIGNAC.

Hé ! là-bas, Jolicœur… Qu’est-ce que vous faites là ?

JOLICŒUR.

Pardon, major, je regardais…

SANSQUARTIER.

Ne vous emportez pas, major… C’est Larissolle qui prétend qu’une femme a passé la nuit sous cette tente.

LARISSOLLE.

Un peu que je le prétends… puisque je l’ai vue…

JOLICŒUR, vivement.

Une femme !… une femme !… Est-ce vrai… monsieur le major ?

COTIGNAC, l’imitant.

Une femme… une femme !… voyez-vous, ce blanc-bec, comme il prend feu. Eh bien ! oui, c’est vrai, une femme et une femme charmante.

TOUS, l’entourant.

Qui ça ?… qui ça ?…

COTIGNAC.

Eh !… vous m’étouffez.., dégagez, dégagez… c’est madame Favart, parbleu !…

TOUS.

Madame Favart !

SANSQUARTIER.

La célèbre comédienne ?

COTIGNAC.

Elle-même !… En l’honneur de la victoire de Fontenoy, il y a aujourd’hui grande fête au camp,  et tout à l’heure, madame Favart jouera devant vous tous le rôle de la Chercheuse d’esprit qu’elle a créé à Paris.

JOLICŒUR.

Une comédienne, mon rêve ! (prenant le tricorne de Cotignac.)  

COTIGNAC.

Veux-tu laisser ça, toi… tu vois bien que tu perds ton temps. (Reprenant.) Oui, mes enfants… de plus elle chantera des vers en l’honneur du maréchal de Saxe, que M. Favart est en train d’improviser…

Roulement de tambour en coulisses.

TOUS.

Qu’est-ce que c’est que ça ?…

COTIGNAC.

C’est l’ordre du jour qui va vous donner les détails de la fête.

LARISSOLLE.

Courons l’entendre !

COTIGNAC.

Halte-là !… Qui m’aime me suive… (les trois soldats sortent en courant. — Seul à l’avant-scène.)  Attendez-moi donc, tas de clampins !

Il sort. 

 

Scène III

FAVART, SUZANNE

SUZANNE, sortant de la tente et courant à Favart, entré de l’autre côté.

Ah ! monsieur Favart !… Eh bien ?… pas de nouvelles d’Hector ?

FAVART.

Aucune… pas plus que de Justine… et pourtant je comptais sur elle… 

SUZANNE.

Qu’allons-nous faire ?

FAVART.

Ça je l’ignore… 

SUZANNE.

Dame ! il faudra bien avouer que je ne suis pas Mme Favart… Ah ! pourquoi suis-je venue ici ?

FAVART.

Tout ça, voyez-vous, c’est la faute de ce vieux croûton de gouverneur… de ce don Juan fossile… de ce…

SUZANNE.

Silence… le voici !…

 

Scène IV

Les Mêmes, PONTSABLÉ.

PONTSABLÉ, entrant vivement.

Madame Favart ! (Apercevant Favart et Suzanne.) Vous êtes là… Ah ! mes enfants, je suis aux anges… aux anges !… Je sors de chez le maréchal de Saxe… il a la goutte… Sans quoi il serait déjà venu vous faire une petite visite… Du reste il est enchanté… Il sait que c’est grâce à mon adresse que vous êtes au camp… Il m’a bombardé d’éloges… bombardé est le mot.

FAVART, avec ironie.

Eloges bien mérités.

PONTSABLÉ.

Je le crois… car j’ai été fin…

FAVART.

Oh ! oui… (A part.) Vieux satyre, va !…

PONTSABLÉ, à Favart.

Voyons, ça marche-t-il ?… Avez-vous terminé votre impromptu ?…

FAVART.

À peu près. (Déclamant).

O valeureux fils de Bellone !…

Toi qu’une auréole environne…

PONTSABLÉ.

Très-bien… (A Suzanne.) Et vous, madame, avez-vous repassé votre rôle ?

SUZANNE, embarrassée.

Mon rôle… oui… certainement. (A part.) Quelle position délicate !

PONTSABLÉ.

Alors, tout va bien… Tant mieux ! car j’ai une grande nouvelle à vous annoncer… Le roi vient d’arriver au camp et va assister à la représentation…

FAVART, effrayé.

Le roi ?…

SUZANNE, à part.

Ah ! mon Dieu !

PONTSABLÉ, à Suzanne.

Depuis longtemps il désirait vous voir jouer… votre fortune est faite.

SUZANNE, bas à Favart.

Ah ! il n’y a plus à hésiter…

FAVART.

Il faut tout lui dire…

SUZANNE, à Pontsablé.

Monseigneur !…

 

PONTSABLÉ.

Quoi ?…

SUZANNE.

Monseigneur, on vous a trompé… Je ne suis pas madame Favart !

PONTSABLÉ.

Hein ?…

FAVART.

Il y a erreur dans la personne… J’ai mis ça très-souvent dans mes pièces.

PONTSABLÉ, à Suzanne.

Mais alors, qui êtes-vous donc ?

SUZANNE.

Je suis… madame de Boispréau…

PONTSABLÉ, stupéfait.

La femme d’Hector… Il serait possible !…

SUZANNE, avec émotion.

Et je vous prie, monseigneur, je vous supplie de me permettre d’aller retrouver mon mari…

PONTSABLÉ, la regardant fixement.

Bon ! bon !… je comprends… (Riant.) Ah ! ah ! ah !

SUZANNE.

Comment ?

PONTSABLÉ.

Vous cherchez encore à m’échapper… Fi ! que c’est mal… vous voulez me jouer un petit tour dans le genre de l’autre.

SUZANNE.

Moi !

FAVART, à part.

Qu’est-ce qu’il dit ?

PONTSABLÉ.

Seulement on ne m’attrape pas deux fois !…

FAVART, à lui-même.

Comment ! il ne croit pas…

SUZANNE.

Mais, monseigneur, je vous jure…

PONTSABLÉ.

Mme Favart, ne jurez pas. Allez, c’est entendu, vous jouez la comédie à ravir… et je vous prédis tout à l’heure un énorme succès devant Sa Majesté !… Ah ! ah ! ah ! madame de Boispréau… Elle est un peu forte celle-là !… À bientôt, chère belle, à bientôt ! Et repassez votre rôle…

Il sort.

FAVART.

Eh bien ! vrai, je ne m’attendais pas à celle-là !…

SUZANNE, désespérée.

Que vais-je faire, moi ?

FAVART.

Retirez-vous dans votre tente, et attendons les événements.

SUZANNE, avec un soupir.

Attendons !

Elle entre sous la tente.

FAVART.

Et moi, rimons !…

Il sort. Hector et madame Favart, tous deux en costume de colporteurs, paraissent au fond, entourés par les soldats.

 

Scène V

HECTOR, MADAME FAVART, LE SERGENT, Les Soldats.

N°18 – CHŒUR ET TYROLIENNE

CHŒUR DES SOLDATS.

Allons, sans plus attendre,

Montrez, petits marchands,

Si vous avez à vendre

Beaucoup d’objets charmants.

LE SERGENT.

Quels sont ces deux petits bonshommes ?

Et que viennent-ils faire au camp ?

MADAME FAVART.

Vous voulez savoir qui nous sommes…

HECTOR.

On va vous le dire à l’instant.

ENSEMBLE.

MADAME FAVART et HECTOR.

Tyroliens de naissance,

Tout le jour nous chantons ;

Gagnant notre existence,

Du mieux que nous pouvons.

La, la, i, ti !

La, la, i, ti !

La, i, la !

 

LE SERGENT.

Sont-ils gentils tous les deux… Mais vous ne ferez pas beaucoup d’affaires avec nous, camarades.

MADAME FAVART.

Tant pis !

HECTOR.

Un peu plus loin, nous serons plus heureux.

LE SERGENT.

À votre aise… essayez… (aux soldats.) Et vous, alors, vous n’avons donc pas de travail à faire ? Allez !

Le Sergent et les soldats disparaissent, Hector et madame Favart restent seuls sur la scène.

MADAME FAVART.

Vous voyez, ça va tout seul… nous voilà de la maison… Il s’agit maintenant de savoir où est mon mari…

HECTOR.

Et ma petite femme.

MADAME FAVART.

Et de les avertir que tout est préparé pour notre fuite et qu’une voiture nous attend à cinq cents pas du camp… Cherchons !…

HECTOR.

Oui, cherchons bien vite !

MADAME FAVART, regardant autour d’elle et apercevant le théâtre.

Un théâtre !… Que c’est bête, tout de suite mon cœur a battu… Une affiche !…

HECTOR.

Venez… venez…

MADAME FAVART, s’approchant de l’affiche et lisant.

Madame Favart ! (A Hector.) Une minute seulement. (Lisant.) « Théâtre du camp à trois heures. Représentation devant le roi. » (S’arrêtant.) Devant le roi ! (Continuant.) « La Chercheuse d’esprit. Madame Favart remplira le rôle de Nicette… » Moi !

HECTOR.

Voilà qui est curieux !

MADAME FAVART, à elle-même.

Et le roi assistera… mais alors je pourrais peut-être… Oui ! mais dans ce costume… Bah ! ce sera bien plus original… C’est dit ! (Appelle le sergent Larose) Sergent ?

LE SERGENT.

Petit ?…

MADAME FAVART.

Est-il vrai que le roi soit au camp ?

LE SERGENT.

C’est authentique !… Même que voilà sa tente là-bas !…

MADAME FAVART.

Celle où flotte le drapeau ?

LE SERGENT.

Oui…

MADAME FAVART.

Merci, sergent !…

LE SERGENT.

Il n’y a pas de quoi.

Il sort.

HECTOR, à madame Favart.

Que voulez-vous faire ?

MADAME FAVART, avec résolution.

Hector, j’ai une autre idée.

HECTOR.

Une idée ?…

MADAME FAVART.

Une idée hardie, mais qui peut nous sauver.

HECTOR.

Expliquez-moi…

MADAME FAVART, vivement.

Non… plus tard… attendez-moi ici, je reviens.

Elle sort en courant

HECTOR.

Hein ?… Elle me laisse là… tout seul… (Il reprend son panier de colporteur) Ah ! si ce n’était pas pour ma femme… Oh !… Suzanne ! Suzanne !…

SUZANNE.

Mon nom !… (Elle aperçoit Hector, le reconnait et court à lui.) Hector !

HECTOR.

Elle !…

 

Scène VI

HECTOR, SUZANNE.

HECTOR, l’embrassant.

Enfin !… je te revois !…

SUZANNE.

Mon ami… quelle imprudence !

 

HECTOR.

Il n’y a pas de danger… nous sommes seuls.

SUZANNE.

Mais comment as-tu pu pénétrer dans ce camp ?

HECTOR.

Tu vois, grâce à ce costume de colporteur… Ah ! c’est que je n’y tenais plus, vois-tu… loin de toi… j’étais inquiet, tourmenté…

SUZANNE.

Et jaloux…

HECTOR avec humour.

Et jaloux… je ne m’en cache pas… Si tu crois que c’est rassurant de savoir sa jeune épouse au milieu d’un corps d’armée de soixante mille hommes parmi lesquels il y en a au moins… cinquante-neuf mille cinq cents de très-entreprenants…

SUZANNE.

Quelle folie !… c’est là justement ce qui devait te rassurer.

HECTOR, étonné.

Comment ?

N°19 – COUPLETS.

SUZANNE.

Le péril que court ma vertu

Bien à tort te trouble la tête ;

Et ma sécurité, vois-tu !

N’a jamais été plus complète.

S’il s’agissait d’un amoureux,

Tu pourrais n’être pas tranquille…

Mais ce n’est pas bien dangereux

Quand on en a… soixante mille !…

 

On peut d’un cœur compatissant,

A l’amant qui prie et s’enflamme

Laisser cueillir en rougissant

Le tendre baiser qu’il réclame ;

Mais, vrai ! l’on y regarderait

La tâche étant trop difficile 

Si par aventure, il fallait

En recevoir… soixante mille !

SUZANNE ET HECTOR.

Soixante mille

HECTOR, souriant.

Tu as raison, le nombre me rassure.

SUZANNE.

À la bonne heure !… Enfin l’important, c’est que te voilà… Et madame Favart ?

 

HECTOR.

Elle était avec moi… mais elle vient de partir comme une flèche.

SUZANNE, étonnée.

Ah ! où est-elle allée ?

HECTOR.

Je l’ignore.

SUZANNE.

Mais le temps presse.

HECTOR.

Je le sais bien. (Apercevant madame Favart au fond.) Ah !… la voici !

 

Scène VII

Les Mêmes, MADAME FAVART.

HECTOR et SUZANNE.

D’où venez-vous ?

MADAME FAVART.

De chez le roi !

SUZANNE.

Quoi ! vous avez osé ?…

MADAME FAVART.

Oui… et si vous aviez vu quel effet quand l’officier de service a annoncé : madame Favart !

N°20 – AIR

J’entrai sous la royale tente,

Le front baissé, toute tremblante,

Et je m’arrêtai, l’air penaud,

Roulant dans mes doigts mon chapeau.

Il se fit un profond silence,

Chaque courtisan, à part soi,

Se demandant si ma présence

Ne va pas déplaire au grand roi.

J’étais là, ne sachant que dire,

Quand j’entends un éclat de rire

Ah ! ah ! ah !

Je regarde un peu de côté…

Ça partait de Sa Majesté…

Ah ! ah ! ah !

Il prenait la chose au comique,

Aussitôt chaque courtisan

Et tout le corps diplomatique

S’empressèrent d’en faire autant.

Ah ! ah ! ah ! ah !

Ce fut un rire mémorable.

Jugeant le moment favorable,

Je n’hésite plus, et ma foi,

Je me jette aux genoux du roi.

Alors au plus vite,

Je vous lui récite,

Je vous lui débite

Toutes mes raisons ;

Pour moi le caprice

Du bouillant Maurice

Qui met sa police,

A mes cotillons.

Je raconte ensuite

Notre double fuite,

Sans pain et sans gîte,

Et tous nos malheurs.

Je suis éloquente,

Je suis émouvante,

Et ma voix touchante

Se mouille de pleurs, oui de pleurs.

Ah ! ah ! ah !

Du marquis je vise

La sotte méprise,

Quand, dans sa bêtise,

Il nous arrêta.

Bref, toute l’affaire,

Et ta ti ta taire !

Et ta ti ta taire !

Et ta ti ta ta !

Daignant alors me relever,

Le roi me dit d’un ton léger :

« Nous savons, madame, qu’on vante

Votre grâce, et l’on nous a dit,

Qu’où vous êtes surtout charmante

C’est dans la Chercheuse d’esprit. »

« Mais, sire, enfin que dois-je attendre ?

C’est un plaisir de vous entendre » 

« Nous aurons ce plaisir ce soir

 À bientôt, madame, au revoir. »

Et me voilà, me voilà !

HECTOR.

C’est une affaire manquée.

MADAME FAVART.

Oui… et remarquez que maintenant me voilà forcée de jouer…

SUZANNE.

C’est vrai… impossible de désobéir à Sa Majesté…

MADAME FAVART.

Aussi, j’ai pris mon parti… oui, je paraîtrai sur ce théâtre… je jouerai, je chanterai, je danserai… j’y mettrai ma tête, mon cœur et mes jambes… je brûlerai les planches… et alors nous verrons…

 

HECTOR.

Et nous ?…

MADAME FAVART.

Vous, c’est une autre affaire… Il faut, quoi qu’il arrive, vous mettre à l’abri de la colère du gouverneur… Partez !…

HECTOR.

Vous abandonner !…

SUZANNE.

Jamais !…

MADAME FAVART.

Allons, pas d’enfantillage… (Donnant à Suzanne son manteau et son chapeau.) Prenez ce chapeau, ce manteau, et fuyez bien vite !

PONTSABLÉ, du dehors.

Oui, je vais la prévenir…

MADAME FAVART.

Le marquis ! (Les poussant à partir.) Mais allez donc !… allez donc !

Hector et Suzanne disparaissent par le fond.

 

Scène VIII

MADAME FAVART, PONTSABLÉ.

PONTSABLÉ, se dirigeant vers la tente de gauche.

Voyons si madame Favart est prête…

MADAME FAVART.

Tâchons de le retenir un instant pour leur donner le temps de s’enfuir… Bonjour, marquis…

PONTSABLÉ, étonné.

Bonjour, marquis… Voilà un garçon familier…

MADAME FAVART.

Un garçon… (baissant sa fausse barbe) regardez-moi bien…

PONTSABLÉ, stupéfait.

Madame de Boispréau !… que venez-vous faire ici ?… et sous ces habits ?

MADAME FAVART.

Ingrat !… vous me le demandez !…

PONTSABLÉ, hésitant.

Je vous le demande… pour le savoir…

MADAME FAVART.

Pontsablé ! je vous ai promis que si mon mari me trompait, je le tromperais avec vous… (Avec dignité.) Une honnête femme n’a qu’une parole !…

PONTSABLÉ, avec joie.

Alors c’est pour moi que vous êtes ici ?…

MADAME FAVART, jouant l’émotion.

Pour vous seul… Voyez ma rougeur !…

PONTSABLÉ, s’échauffant.

Je la vois… et je suis au comble de la félicité… Ah ! femme divine… femme idolâtrée… femme…

 

Scène IX

 

Les Mêmes, COTIGNAC.

COTIGNAC, arrivant.

  1. le gouverneur !… M. le gouverneur !…

PONTSABLÉ, à part.

Ah ! son père !

MADAME FAVART, à part.

Il arrive bien, celui-là !

COTIGNAC.

Je venais !… (Apercevant madame Favart et poussant un cri.) Ah !

PONTSABLÉ, à part.

Il a reconnu sa fille…

COTIGNAC, à part.

La servante d’Hector !… Et déguisée !

PONTSABLÉ, à madame Favart.

Evitez sa colère… allez !

MADAME FAVART.

Oui… (A part.) Hector et sa femme sont loin. Allons m’habiller…

Elle sort.

 

Scène X

PONTSABLÉ, COTIGNAC.

PONTSABLÉ, à part.

Tâchons de calmer ce père irrité…

COTIGNAC, riant, à part.

C’est bien Toinon !… La servante d’Hector… Oh !…

PONTSABLÉ, haut, à Cotignac.

Pas de bruit, pas d’éclat, mon cher Cotignac… Je comprends votre colère… elle est légitime… Ne touchez pas à votre sabre !

COTIGNAC, étonné.

Je n’y touche pas…

PONTSABLÉ.

Vous avez reconnu la personne qui était là ?

COTIGNAC, narquois.

Si je l’ai reconnue ! Je crois bien !… c’est…

PONTSABLÉ.

Chut !… Pas de bruit ! pas d’éclat !… Ecoutez-moi, Cotignac… j’ai une excuse… la passion !… Je l’aime cette femme !… (Vivement.) Ne touchez pas à votre sabre !…

COTIGNAC.

Mais je n’y touche pas…

PONTSABLÉ.

Quant à elle, mon ami, je vous jure qu’elle n’est pas coupable…

COTIGNAC.

Coupable ou non… qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?…

PONTSABLÉ, étonné.

Ça ne vous fait rien ?…

COTIGNAC.

À moi, rien du tout… et puisque vous y tenez tant que ça, vous n’avez qu’à dire à Hector de vous la céder…

PONTSABLÉ.

Vous croyez qu’il consentirait… ?

COTIGNAC.

Pourquoi pas ?… Il ne demande qu’à vous être agréable… D’ailleurs, je crois qu’il n’était pas très-content de son service… Et qu’il allait lui donner ses huit jours…

PONTSABLÉ, stupéfait.

Ses huit jours… il a une manière de s’exprimer…

COTIGNAC.

Seulement, c’est un drôle de goût que vous avez là… et il est regrettable qu’à votre âge vous donniez dans les cuisinières…

PONTSABLÉ.

Dans les cuisinières !… Mais ce petit paysan, c’est votre fille !… La femme d’Hector…

COTIGNAC.

Allons donc !… Jamais de la vie !… C’est sa domestique…

PONTSABLÉ, furieux.

Sa domestique !… Il m’aurait envoyé une bonniche… et moi, un Pontsablé, j’aurais courtisé une Margoton… une nymphe potagère !…

 

Scène XI

Les Mêmes, FAVART, Un Officier.

FAVART, entrant vivement.

Le roi est arrivé… Tout le monde se place… Nous sommes perdus…

UN OFFICIER, à Pontsablé.

Monseigneur, Sa Majesté ordonne que l’on commence à l’instant.

PONTSABLÉ.

Sa Majesté !… (A Favart.) Vite, monsieur, appelez vos artistes…

FAVART, abasourdi.

Oui, monseigneur ! (Remontant vers la maisonnette.) Nicette. M. Narquois, madame Madré…

LES ACTEURS, entrant.

Nous voilà !…

PONTSABLÉ.

En scène… en scène !… (Les acteurs montent sur le petit théâtre.) Et madame Favart… où est elle ?… Je cours l’avertir… oh ! ma tête !

Il sort vivement.

 

Scène XII

FAVART, seul.

Allons… c’est fini… la bombe va éclater… Il ne reste plus qu’une porte de derrière : « La mort ! » Vatel s’est tué pour moins que ça. Suivons l’exemple de cet illustre cuisinier.

 

Il pointe sa plume vers sa poitrine. — En entendant le chœur suivant, il s’arrête.

N°21 – CHŒUR ET DUO

CHŒUR EN DEHORS.

Favart ! Favart !

L’heure s’avance,

Pas de retard,

Que l’on commence ;

Favart ! Favart !

FAVART, se poignardant avec sa plume, parlé.

Finissons-en !… O Justine… Justine ! où es-tu ?

 

Scène XIII

FAVART, MADAME FAVART, en costume de Nicette de la Chercheuse d’esprit.

MADAME FAVART.

Me voilà !…

 

FAVART, stupéfait.

Toi ! … Est-ce bien toi ? ici ! … et dans le costume de Nicette ? … Comment se fait-il ?

MADAME FAVART.

Plus tard je t’expliquerai… mais… j’ai peur… va, j’ai bien peur…

DUETTO

ENSEMBLE.

MADAME FAVART.

Je tremble, je tremble !

Et c’est en vain que je combats,

La terre me semble

S’ouvrir et craquer sous mes pas.

Ah !

La terre me semble

Va craquer sous mes pas !

FAVART.

Tu trembles, tu trembles !

Je ne te comprends pas,

Et vraiment tu sembles

Faire aujourd’hui tes premiers pas.

Mordieu je ne te comprends pas !

FAVART.

Tu le vois, je suis brave… écoute,

Tu vas me suivre, et je vais, moi,

Sans crainte, te montrer la route.

Il s’élance vers le théâtre et monte l’escalier.

CHŒUR EN DEHORS.

Le roi ! le roi !

Qu’on fasse place !

Et chapeau bas devant le roi !

Favart redescend l’escalier, pâle et tremblant.

FAVART.

Le roi !

Tu l’as entendu, c’est le roi !

MADAME FAVART.

C’est le roi !

Le roi !

J’ai bien entendu !

Avec résolution.

Eh bien, non ! pas d’enfantillage !

Dans mon art, je trouve un soutien !

Et pour me donner du courage,

Embrasse-moi !

FAVART.

Je le veux bien.

MADAME FAVART, montrant sa joue.

Un gros baiser.

FAVART.

Bien doux ! bien tendre !

MADAME FAVART.

Qu’il sonne fort !

FAVART.

Il sonnera !

MADAME FAVART.

Allons, prends-le !

FAVART.

Je vais le prendre.

MADAME FAVART.

Dépêche-toi !

FAVART, l’embrassant.

Tiens, le voilà !

MADAME FAVART, montrant l’autre joue.

Un autre là !

FAVART.

Bien doux ! bien tendre !

Etc.

ENSEMBLE.

MADAME FAVART.

Ce bon baiser

M’a rendu mon courage ;

Sans plus tarder,

Mordienne ! à l’abordage !

FAVART.

Ce bon baiser

Lui rend tout son courage ;

Sans plus tarder,

Mordienne ! à l’abordage !

Madame Favart monte vivement sur le petit théâtre.

FAVART.

Ah !… je renais !… Place au théâtre ! (Il monte l’escalier.) Je frappe les trois coups !

 

Scène XIV

FAVART, sur le théâtre, PONTSABLÉ, puis COTIGNAC, Le Sergent, HECTOR et SUZANNE, puis Les Acteurs.

PONTSABLÉ, sortant de gauche.

Elle n’y est pas… je l’ai cherchée partout… 

 

FAVART, reparaissant.

Ça y est !… le rideau est levé !…

PONTSABLÉ, avec colère.

Mais il est fou !… Et madame Favart ?…

COTIGNAC, entrant.

Monseigneur !… monseigneur !… On vient de saisir un homme et une femme qui cherchaient à sortir du camp.

PONTSABLÉ, furieux.

Qu’est-ce que ça me fait ?

COTIGNAC.

On va les amener devant vous…

PONTSABLÉ.

Je n’ai pas le temps…

LE SERGENT, au fond.

Par ici, allons, marchez !…

Le sergent fait entrer Hector et Suzanne.

COTIGNAC, très-surpris.

Ma fille et mon gendre !…

PONTSABLÉ, même jeu.

Hector… et madame Favart !… (A Hector.) Ah ! ah ! je comprends… Un rapt !… Vous vouliez l’enlever… faire manquer la représentation…

FAVART, sur le théâtre.

Silence donc, là-bas… ma femme est en scène…

PONTSABLÉ.

En scène… Qu’est-ce qu’il chante, celui-là. (A Favart.) C’est impossible, puisque…

FAVART.

Comment impossible !… (Applaudissements au fond.) Vous êtes donc sourd comme un pot ? Vous n’entendez donc pas les applaudissements ? (Applaudissant de toutes ses forces.) Bravo ! Justine, bravo !…

PONTSABLÉ, abasourdi.

Je n’y suis plus du tout… oh ! ma tête !… (Avec force.) Ah çà ! voyons, qui trompe-t-on ici ?…

HECTOR.

Vous, monsieur le marquis.

PONTSABLÉ, sautant.

Moi !…

SUZANNE, vivement.

Mais vous nous pardonnerez…

PONTSABLÉ.

Vous pardonner… ah çà ! madame, qui donc êtes-vous ?

SUZANNE.

Mais, je vous l’ai dit, monseigneur !

HECTOR.

Ma femme !…

COTIGNAC.

Ma fille !…

PONTSABLÉ.

Sa femme… sa fille… Oh ! ma tête !… Mais, alors, on s’est moqué de moi ?…  (Furieux.) Morbleu !… Ventrebleu !…

TOUS LES TROIS.

Monseigneur…

PONTSABLÉ.

Arrière !… (Au sergent.) Vite… de quoi écrire. (A Hector, avec rage.) Ah ! vous m’avez bafoué, monsieur !… ah ! vous m’avez dindonné, monsieur… moi !… Un Pontsablé !… Mais, chacun son tour !… Je vous tiens !… et je vais prendre ma revanche !… Oh ! ma tête !… oh ! ma tête…

FAVART, sur le théâtre.

Mais, taisez-vous donc !… Vous troublez la représentation… On va vous faire sortir, vieux piaileur !…

PONTSABLÉ.

Cabotin !

FAVART, sur le théâtre.

Ça roule… ça roule !… chauffons, mes enfants… Le couplet au public maintenant. (Regardant par les plis de la tenture.) Bon, très-bien !… Le roi a souri… le grand roi a daigné sourire… (Applaudissements prolongée.) Quel succès !… quel succès !… c’est du délire !… (Applaudissements.) Bravo ! bravo ! Tous ! tous !… (S’essuyant le front.) Ah ! nous avons été beaux !

Il descend l’escalier, suivi des comédiens de La Chercheuse d’Esprit.

LES SOLDATS, hors scène.

Vive Favart !

FAVART, ému.

Braves militaires… (Agitant son chapeau.) Vive l’armée !…

 

Scène XV

Les Mêmes, MADAME FAVART,Les Soldats.

N°22 – CHŒUR.

Vive, vive Favart,

La reine de son art !

A sa grâce, à ses charmes,

Il faut rendre les armes,

Vive, vive Favart !

Madame Favart descend du théâtre et court à son mari.

MADAME FAVART.

Ah ! Charles !… Charles !… (Se jetant dans les bras de Favart.) soutiens-moi… Je me sens mourir !…

FAVART.

Eh bien ! qu’est-ce que c’est ?… Tu pleures !

MADAME FAVART.

C’est de joie et de plaisir !… Oh ! je suis bien heureuse, va !…

PONTSABLÉ.

Bravo ! madame, bravo !… Mais si vous triomphez d’un côté… (Montrant Hector et Suzanne.) moi, je triomphe de l’autre…

MADAME FAVART, étonnée, à Hector et à Suzanne.

Quoi !… Vous ici !…

SUZANNE.

Hélas !…

HECTOR.

On nous a rattrapés !…

PONTSABLÉ, montrant le papier qu’il tient à la main.

Et voici mes ordres… La prison pour ces messieurs-dames… Soldats, assurez-vous de leurs personnes…

Des soldats s’emparent des Favart.

PONTSABLÉ

Et voilà comment triomphe la justice. 

FAVART.

Quoi ? Mais ça ne se termine quand même pas comme ça !

PONTSABLÉ.

Rideau !

Le rideau commence à se refermer, Offenbach arrive alors sur le plateau et fait signe de rouvrir le rideau.

OFFENBACH.

Non, non, attendez ! (le rideau se rouvre) 

PONTSABLÉ.

Quoi encore ? 

Offenbach fait entrer un soldat avec un bouquet.

OFFENBACH  au soldat.

Eh bien allez-y, vous !

UN SOLDAT, présente le bouquet à madame Favart.

De la part de Sa Majesté !…

FAVART.

Oh oh, un coup de théâtre !

MADAME FAVART.

Il est superbe… (Tirant un pli du bouquet.) Un billet !… Oh, il est du roi ! « Madame, vous fûtes divine, vous avez ravi en ce jour nos yeux royaux et nos royales oreilles ».

FAVART.

Et il n’y a pas aussi un petit compliment pour l’auteur ? 

MADAME FAVART

Un instant, il y a un second billet !… (Elle l’examine. Triomphante, à Pontsablé 🙂 Tiens donc. Monsieur, je vous informe que vous n’avez plus le droit de donner des ordres…

PONTSABLÉ.

Comment ?

MADAME FAVART, lui tendant le billet.

Tenez, lisez… Le roi accepte votre démission…

PONTSABLÉ, stupéfait.

Accepte… Mais je ne l’avais pas donnée…

MADAME FAVART.

Sa Majesté a pensé que vous aviez besoin de repos… (Riant.) Et franchement, je crois qu’Elle a bien raison…

PONTSABLÉ, douloureusement.

Oh ! ma tête…

HECTOR et SUZANNE, saisissant les mains de madame Favart.

Ah ! Madame…

Offenbach s’approche discrètement et ajoute un 3ème billet dans le bouquet.

FAVART, regardant faire Offenbach.

Mais… il y a encore autre chose !… Peut-être enfin quelque louange pour l’auteur.

MADAME FAVART, tirant du bouquet un nouveau pli.

Ah ! voyons !…

COTIGNAC, gaîment.

Ce n’est pas un bouquet… c’est une boîte aux lettres !…

MADAME FAVART, qui a lu, à Favart.

C’est pour toi. Le roi t’accorde le privilège de l’Opéra-Comique… Voilà le brevet !

FAVART.

Bravo !… Eh bien je t’engage comme premier sujet !…

PONTSABLÉ, à madame Favart.

Madame, vous êtes un démon !…

FAVART, fièrement.

Un ange, monsieur.

MADAME FAVART, souriant.

Ni l’un ni l’autre… une femme seulement… (A Pontsablé.) Et c’était bien suffisant pour vous vaincre.

PONTSABLÉ.

Elle est idéale !…

N° 23 – FINAL.

MADAME FAVART, au public.

De Favart, cett’femme d’esprit,

Ce soir j’ai pris l’habit.

Je n’sais comment ça s’fit !

Je tremblais fort, mais on m’a dit :

L’public te f’ra crédit,

Courage, ma fille,

Vendange, grappille !

Dans ma tâch’si j’ai réussi,

Puiss’-t-on dire en sortant d’ici

Faisant le geste d’applaudir.

Voilà comment ça s’fit !…

MADAME FAVART, accompagnée des autres Mme Favart

De Favart, cett’femme d’esprit,

Ce soir j’ai pris l’habit.

Je n’sais comment ça s’fit !

Je tremblais fort, mais on m’a dit :

L’public te f’ra crédit,

Courage, ma fille,

Vendange, grappille !

Dans ma tâch’si j’ai réussi,

Puiss’-t-on dire en sortant d’ici

Faisant le geste d’applaudir.

Voilà comment ça s’fit !…

 

CHŒUR FINAL

Après la guerre,

Le militaire

Etc., etc.

Le rideau baisse.

FIN

La grande histoire de l’opérette

Cocorico! Broadway est français !
Le trait est quelque peu grossi (que ne ferait-on  pas pour capter l’attention de son lectorat !), mais la comédie musicale a en effet une origine française, avec son cousin et ancêtre : l’opérette ! 

Petite généalogie de l’opérette 

Si Offenbach est le premier nom qui vient en tête en évoquant l’opérette, ses origines remontent  bien avant la naissance de cette star des théâtres de boulevard.

Le trouvère Adam de la Halle serait, au XIIIe siècle, l’un des premiers à écrire ce genre de bouffonneries pastorales et pittoresques mêlant théâtre et musique, un ancêtre éloigné notre opérette en somme.

Au XVIIe siècle, Molière et Lully surent entretenir des divertissements légers de cour dans leurs comédies-ballets. 

Au XVIIIe apparaît enfin un cousin proche de l’opérette. Des pièces théâtrales inspirées par l’opera-buffa italien, satiriques, burlesques, ornées de refrains entêtants, sont  alors jouées dans les foires de Saint-Germain, de Saint-Laurent et de Saint-Ovide. C’est la naissance de l’opéra-comique, rapidement soutenu par les penseurs des Lumières qui condamnent par la même occasion le sérieux – jugé pompeux – des compositeurs baroques de « drames lyriques ornés de machines et de danses ». 

Attention : l’opéra comique n’est pas pour autant toujours drôle (frauduleux comme nom, n’est-ce pas?) ! Porté par les Lumières, il allie encore souvent comique et observation critique, ironique, de sujets sérieux de l’époque. Des passages parlés permettent d’ailleurs de s’adresser au public en aparté. Un exemple pour vous convaincre de la supercherie qui se cache derrière le terme « opéra comique »? La fin de Carmen, n’en déplaise à Bizet, n’est pas des plus tordantes…

Et pour cause : le terme comique dérive du latin comicus « qui a trait au théâtre, aux comédiens ». Au départ, il exprime donc le fait que ces pièces soient en partie parlées, en faisant un genre à mi-chemin entre opéra et théâtre. L’aspect humoristique d’une pièce est alors plutôt exprimé par le terme d’opéra-bouffe.

 Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour que l’opérette telle que nous la connaissons naisse en France.  Fatigué par les révolutions passées, par les changements de gouvernement du Second Empire et par une industrialisation de plus en plus intensive, le public parisien, toutes classes sociales confondues, avait grand besoin de ce divertissement. Des compositeurs comme Florimond Ronger alias Hervé, père de l’opérette, suivi par Offenbach, son ami et rival, exportent ces excentricités musicales parisiennes en Europe (à Vienne notamment) et remplissent les salles des théâtres du Châtelet, des Champs-Elysées, des Variétés, de la Gaîté Lyrique…

Place aux choses sérieuses ?

L’aube du XXe siècle, avec sa Grande Guerre, brise le délire euphorique et parisien des « cafés-concerts » de boulevard. Les théâtres cités plus hauts deviennent des lieux sérieux, dédiés aux concerts sérieux, lors desquels se joue de la musique sérieuse, composée par des compositeurs sérieux. Quelques-uns de ces compositeurs (Messager, Poulenc…) se prêtent cependant encore avec amusement à la composition d’opéras plus légers. 

Outre-Atlantique, l’opérette inspire la comédie musicale américaine (Broadway nous doit donc effectivement une fière chandelle), avant que celle-ci ne se détourne finalement de ses origines classiques et françaises pour embrasser les nouvelles formes de musiques,notamment le jazz. 

Dans l’entre-deux guerres, le pays de l’aïoli et du pastis s’empare de l’opérette et en fait un divertissement provençal et provincial.

Arrive une Seconde Guerre mondiale, mais l’opérette tient et connaît un nouveau et dernier souffle entre les années 50 et 60, avec des chanteurs comme Luis Mariano (si si, vous connaissez forcément le chanteur de « Mexiiiiii-cooo »!).    

Aujourd’hui, pour vivre ce genre de divertissement, il faut assister à des représentations de ces œuvres du passé.

Mais souhaitons que l’opérette vive toujours, car il est vital de rire en musique et d’écouter de la musique en riant !

 

SOURCES :

 

Rédaction de l'article

L’argument des Brigands

Acte I

Au cœur des montagnes italiennes, le chef de brigands Falsacappa a bien du mal à conserver son autorité. Il a beau procurer à ses hommes « des femmes et des liqueurs fortes », le faible profit de leurs expéditions exaspère même ses lieutenants, qui viennent exiger de lui une idée, un plan fructueux susceptible de refaire les finances de la troupe. Arrive la fille bien-aimée de Falsacappa, la belle et vaillante Fiorella (« Au chapeau je porte une aigrette… »). Elle vient faire part à son père des scrupules qui l’ont saisie depuis peu. Le père et la fille sont interrompus par le reste de la bande encadrant un jeune fermier : Fragoletto. Rançonné par les brigands la semaine précédente, celui-ci se présente devant Falsacappa pour demander la main de Fiorella. Pour obtenir l’assentiment du chef, il accepte de se faire bandit lui-même. Il doit cependant faire d’abord la preuve de ses qualités de voleur, et quitte le repaire accompagné des brigands. Restée seule avec Pietro, Fiorella empêche celui-ci de dévaliser un jeune homme égaré qui – elle l’ignore – se trouve être le prince de Mantoue. Pendant que Pietro part chercher des renforts, elle indique à ce jeune homme jugé « un peu bébête, mais gentil » le chemin à suivre pour s’enfuir avant le retour des brigands. Entre-temps, Fragoletto a intercepté un courrier de cabinet revenant d’Espagne et porteur d’une missive destinée au prince de Mantoue (« Falsacappa, voici ma prise… ») : outre un portrait de la princesse de Grenade, promise au prince, la valise contient une lettre rappelant à la cour de Mantoue sa dette de trois millions, que le prince devra remettre à la personne qui accompagnera la princesse. Falsacappa y voit une occasion en or. Il lui suffit de déguiser Fiorella en princesse, et de se faire passer pour l’ambassadeur en question : ainsi il mettra la main sur les trois millions sans coup férir. Après avoir remplacé le portrait de la princesse par celui de Fiorella, on relâche le courrier avec sa valise ; après quoi Fragoletto est solennellement admis dans la bande. Les rondes des carabiniers ne gênent pas longtemps les réjouissances des brigands : ceux-ci, avertis comme toujours par le bruit de leurs bottes, les voient venir de loin…

Acte II

À la frontière entre l’Italie et l’Espagne, l’aubergiste Pipo, secondé par sa femme et sa fille Pipa et Pipetta, attendent les voyageurs. Déguisés en mendiants (« Soyez pitoyables… »), les brigands prennent les aubergistes par surprise et les enferment à la cave avec tous leurs marmitons. Fiorella accepte de servir de doublure à la princesse, sous réserve que Fragoletto reçoive quinze pour cent des bénéfices et qu’elle puisse l’épouser au plus vite (« Duetto du notaire »). Les brigands se déguisent alors en marmitons, et accueillent l’ambassadeur de Mantoue : le baron de Campo-Tasso, escorté par le capitaine des carabiniers et ses hommes (« Nous avons, ce matin tous deux… »). L’ambassade subit le même sort que les aubergistes ; Falsacappa et ses trois lieutenants se déguisent en carabiniers, et Pietro en baron de Campo-Tasso. La princesse de Grenade fait son entrée sur ces entrefaites, avec sa suite : son page Adolphe de Valladolid, son précepteur, et le comte de Gloria-Cassis qui dirige l’ambassade (« Y a des gens qui se dis’nt espagnols… »). Les brigands les enferment sans façon dans les chambres préparées à leur intention. Alors que les brigands s’apprêtent à se déguiser en espagnols et à prendre la route de Mantoue, Pipo parvient à donner l’alerte aux grenadins. Les brigands mettent bas les masques, tenant en respect la princesse et sa suite. Les carabiniers, ivres du vin de la cave, se révèlent incapables d’arrêter Falsacappa et sa bande.

Acte III

À la cour de Mantoue, le prince fait ses adieux à ses maîtresses en vue de son mariage à venir (« L’aurore paraît… »). Il appelle son caissier et lui confie le soin de régler les dépenses de ces dames, et de préparer les trois millions dus à l’Espagne. Le caissier, fort embarrassé, explique en aparté que les caisses sont vides par sa faute (« Ô mes amours, ô mes maîtresses… »). Falsacappa arrive avec ses brigands et lui réclame les trois millions. Le caissier tente de sauver les apparences – et son poste – en offrant à Falsacappa mille euros contre son silence. Outré d’avoir été devancé par un « confrère », Falsacappa refuse et le dénonce au prince. La véritable ambassade espagnole survient ; Gloria-Cassis accepte, lui, de se taire pour mille euros. Les brigands sont démasqués, mais le prince honore sa dette envers Fiorella en amnistiant toute la bande. Les brigands jurent qu’on ne les y reprendra plus : ils se feront honnêtes hommes, et ainsi n’auront plus à craindre le bruit des bottes des carabiniers…

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Sources

  • Programme du spectacle Oya Kephale « Les Brigands », mai 2023

 

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Les Brigands – Introduction à l’oeuvre

Le Théâtre des Variétés en quête d’un nouveau succès

« Nous pouvons dès maintenant annoncer le titre du nouvel opéra-bouffe de MM. Henri Meilhac, Ludovic Halévy et Jacques Offenbach aux Variétés. Cette pièce aura pour titre : Les Brigands » annonce Le Figaro dès le 15 octobre 1867. Le directeur du Théâtre des Variétés a en effet commandé une nouvelle pièce à Offenbach, qui a enchaîné les succès au cours de cette année. Il faut dire que la deuxième Exposition Universelle de Paris, tenue cette même année, a amené dans la capitale un public pressé de découvrir ses pièces. Ainsi, au même Théâtre des Variétés, La Grande Duchesse de Gérolstein connaît un triomphe plus grand encore que Barbe-Bleue (1866), et s’apprête à égaler les quelque 200 représentations de La Belle Hélène (1864). La nouvelle version de Geneviève de Brabant, donnée au Théâtre des Menus-Plaisirs, reçoit également un excellent accueil, tandis que La Vie parisienne est représentée 265 fois entre 1866 et 1867 au Théâtre du Palais-Royal.

C’est dire si Offenbach est un compositeur courtisé des théâtres de cette époque, de même qu’Hortense Schneider, qui excelle dans les premiers rôles féminins de la plupart de ses œuvres. Cependant, le compositeur ne peut compter cette fois-ci sur sa cantatrice favorite, qui vient de suspendre son contrat avec le Théâtre des Variétés. Offenbach va néanmoins s’entourer d’autres chanteurs qui ont participé à ses précédents succès : le principal rôle masculin est confié à José Dupuis, ténor belge maintes fois applaudi aux côtés de la Schneider, en Pâris, Barbe-Bleue, Fritz ou Piquillo. La soprano Zulma Bouffar est quant à elle retenue pour le rôle travesti de Fragoletto, après avoir triomphé un an plus tôt dans le rôle de Gabrielle dans La Vie parisienne et du page Drogan dans Geneviève de Brabant. Dans le rôle du Caissier, Offenbach reprend Léonce, lequel avait déjà chanté Pluton dans Orphée aux Enfers.

Une pièce longue à écrire

Les atermoiements d’Hortense Schneider

Les Brigands sont espérés pour octobre 1868. Pourtant Le Figaro annonce encore le 10 janvier 1868 que « l’éditeur Colombier vient d’acheter la future partition d’Offenbach, aux Variétés, Les Brigands ou Le Sorcier». Une hésitation sur le titre qui en dit long sur l’impréparation de l’œuvre. Les retards s’enchaînent, et Hortense Schneider n’est pas sans responsabilité dans l’affaire. Elle se ravise au milieu de l’année pour reprendre son poste aux Variétés, ce qui incite son directeur à proposer dès que possible une nouvelle pièce qui puisse la mettre en avant. Offenbach met alors entre parenthèses l’écriture des Brigands pour s’atteler à celle de La Périchole, laquelle sera créée le 6 octobre 1868 et occupera la scène du théâtre de longs mois durant, retardant d’autant la création des Brigands.

Une collaboration tendue avec Meilhac et Halévy

Au cours de l’été 1869, Offenbach reproche à ses librettistes, en particulier à « ce paresseux de Meilhac »[1] de trop tarder à lui fournir le support de sa composition, au point qu’il se prend à les insulter dans une lettre le 14 septembre 1869 : « Filous, voyous, polissons, crapules, poètes de quatre sous, auteurs de bas étage ! ». Qui plus est, la goutte dont il est atteint ralentit son travail, alors qu’il doit parallèlement terminer l’écriture d’une autre pièce pour les Bouffes-parisiens, La Princesse de Trébizonde. Offenbach se veut toutefois rassurant envers ses librettistes : « Vous savez parfaitement que tant que vous ferez des pièces, je les mettrai en musique, très heureux de continuer une collaboration qui nous a donné tant de succès et qui a encore consolidé, au moins de ma part, l’amitié de vieille date que j’avais pour [vous] »[2]. En écrivant ces mots, Offenbach ne se trompe pas : le trio qu’il forme avec ses librettistes lui a assuré ses meilleures productions, qui figurent de nos jours encore parmi les plus jouées de tout son répertoire. Meilhac et Halévy, qui deviendront membres de l’Académie française quelques années plus tard, sont en effet des auteurs de génie, capables de produire des textes de qualité empreints de références aux œuvres littéraires et musicales de leur temps. Si l’on excepte leur dernier ouvrage commun, La Boulangère a des écus (1875), Les Brigands, dans leur version féérie produite en 1878, signent la dernière collaboration d’une trinité dont Offenbach s’amusait à dire : « Je suis sans doute le père, mais chacun des deux est mon fils et plein d’esprit ».

Pourquoi des brigands ?

Une superstition d’Offenbach ?

Le journal Le Gaulois du 9 décembre 1921 évoque une hypothèse avancée par Hortense Schneider : Offenbach était, comme beaucoup d’artistes de son temps, superstitieux. Or chacun de ses opéras-bouffes où apparaît le mot « brigand » avait été très bien accueilli  – on le retrouve fréquemment dans Barbe-Bleue ou La Périchole. La quête absolue d’un nouveau succès l’aurait alors motivé à en faire le sujet de son nouvel opus.

Le brigand italien, une référence classique au XIXe siècle

La seule explication sérieuse qui vaille est que Meilhac et Halévy aient tout simplement été tentés de puiser dans l’imaginaire du brigand, et particulièrement du brigand italien qui devient un thème très en vogue dans les arts au milieu du XIXe siècle. Dans la veine de la pièce romantique de Schiller (Les Brigands, 1782), de nombreux auteurs, peintres ou musiciens prennent pour motif l’univers italianisant des brigands d’une époque plus ancienne : costumes, scènes d’embuscades, confrontation avec les troupes papales, les dragons français ou encore les carabiniers. Le brigand italien devient alors une figure fantasmée, héroïsée et adoucie dont les aventures intriguent les sociétés européennes du XIXe. Après avoir parodié les mythes grecs dans Orphée aux Enfers et La Belle Hélène, les librettistes d’Offenbach se sont donc de nouveau plu à parodier les modes littéraires et musicales de leur temps.

Un pastiche des opéras-comiques d’Auber

Ce sont plus particulièrement les opéras-comiques de Daniel-François-Esprit Auber qui inspirent ici Meilhac et Halévy. Auber et son librettiste Eugène Scribe ont en effet  abondamment puisé dans cette représentation édulcorée du brigand entre 1830 et 1850. Leurs œuvres connaissent un grand succès à l’Opéra-Comique, dont l’orchestre comptait à cette période parmi ses violoncellistes un certain Offenbach. Il est plus que probable que ce dernier ait joué de telles pièces mettant à l’honneur des bandits méditerranéens. Ce sont en particulier les arguments de quatre opéras-comiques d’Auber qui serviront de matière première au livret de Meilhac et Halévy : Fra Diavolo (1830), La Sirène (1844), Les Diamants de la couronne (1841) ou encore Marco Spada (1852).

Dans Fra Diavolo, Scribe met en scène un chef de bandits italiens, également en prise avec des carabiniers. La scène où Fra Diavolo, sous l’identité d’un marquis, accueille dans une auberge ses confrères déguisés en pèlerins cherchant le gîte et l’aumône en rappelle une autre : celle du début de l’acte II des Brigands d’Offenbach, qui pénètrent dans l’auberge de Pipo cachés sous une cape en mendiant du pain.

Les faux-monnayeurs des Diamants de la couronne semblent aussi être des cousins éloignés des Brigands d’Offenbach. On retrouve d’ailleurs des similitudes entre les noms des protagonistes comme Barbarigo ou Campo-Mayor chez Auber, et Barbavano et Campo‑Tasso chez Offenbach, tandis que le duc de Popoli est remplacé par celui de Mantoue.

Le chef des contrebandiers de La Sirène, également très enclin à usurper différentes identités pour accomplir ses forfaits, a sans doute inspiré le plan de Falsacappa, lequel repose essentiellement sur une série de travestissements.[3] Le nom même de Falsacappa – littéralement, « fausse cape » – en dit long sur la propension du personnage à contrefaire son identité. C’est d’ailleurs sous la fausse cape d’un ermite capucin qu’il trompe la confiance des quatre jeunes femmes au début de l’œuvre.

Falsacappa reprend aussi les traits du personnage de Marco Spada, autre chef de bandits italien qui se cache sous l’apparence d’un baron. On apprend plus tard dans cette œuvre, également intitulée La Fille du bandit, qu’il est le père adoptif d’Angela, une fille à qui il ne peut rien refuser. Cette tendresse paternelle rappelle fortement celle de Falsacappa pour sa fille Fiorella, qui chante d’ailleurs « Je suis la fille du bandit » au début et à la fin de l’œuvre.

Ces éléments d’intrigue et ces péripéties permettent aux librettistes de présenter un récit dynamique et prenant, tout en étant parodique : comme l’écrit Jean-Claude Yon, « Leur pièce possède ainsi la perfection formelle d’un genre dont ils dénoncent par ailleurs toutes les conventions ». Est-ce le succès de cet ouvrage qui exhorte Meilhac et Halévy à reprendre le thème des brigands ? Après l’Italie, ils feront aussi une belle part aux contrebandiers d’Espagne en produisant le livret de Carmen de Bizet (1875).

Le Second Empire : une société de brigands ?

Habituellement prompt à brosser un portrait satirique de la cour impériale et de la société de leur époque, le trio Offenbach-Meilhac-Halévy paraît plus clément dans Les Brigands. La censure a d’ailleurs très peu touché au livret, qui n’en demeure pas moins osé. On songe en particulier au personnage du Caissier, coupable de détournement de fonds et de corruption, qui ferait référence au banquier Mirès ou aux frères Péreire, hommes d’affaires qui avaient conseillé Napoléon III. Plus largement, la lecture du livret permet vite de comprendre que les brigands ne sont pas seulement les bandits qui se cachent « dans la forêt sombre » mais aussi les gens de la cour et les financiers plus ou moins bien intentionnés. Dès le début de l’œuvre, l’un des lieutenants de Falsacappa se permet d’ailleurs cette comparaison bien sentie : « J’étais banquier, moi ; je me suis fait voleur, parce que j’espérais qu’il y aurait moins de travail et plus de bénéfice… c’est le contraire qui est arrivé. » La classe politique est tout autant brocardée par le Caissier, qui ose cette saillie : « Ils sont si ingrats, les gouvernements !… ils s’occupent si peu des intérêts des particuliers ! […] Heureusement que les particuliers s’en occupent, eux, de leurs intérêts ! » Après avoir abondamment raillé l’armée dans La Grande duchesse de Gérolstein, les auteurs récidivent avec ce chef des carabiniers encore plus ridicule que le Général Boum, et peu flatté aux côtés de « l’homme d’esprit » représenté par le baron de Campo-Tasso.

Meilhac et Halévy n’épargnent pas non plus la noblesse espagnole établie en France grâce aux faveurs de l’impératrice. Eugénie de Montijo n’avait en effet pas oublié « que l’Espagne est [son] vrai pays », comme le chante le Comte de Gloria-Cassis dans son couplet « Y’a des gens qui se disent Espagnols ». L’allusion est à peine voilée si on remplace « Mantoue » par « la France », lorsqu’il conseille la Princesse de Grenade : « Et quand vous aurez la puissance, Usez-en, c’est moi qui vous l’dis, Pour faire avoir de l’influence Aux gens de votre ancien pays ; Donnez-leur tout l’argent d’Mantoue Et tous les emplois importants… Si les gens d’ici font la moue, Les gens d’là-bas seront contents ». Déjà visée dans La Périchole, l’impératrice peut avoir ses raisons de ne pas porter Offenbach dans son cœur. Elle fait ainsi retirer le nom d’Offenbach de la liste de promotion au grade d’officier de la Légion d’Honneur, le 15 août 1870, au début de la guerre avec la Prusse. Cela étant, le livret des Brigands, comme celui de Barbe-Bleue ou de La Vie parisienne, n’égratigne pas seulement les puissants de l’époque mais bien toutes les classes sociales. On voit par exemple au début de l’acte II comment l’aubergiste Pipo s’y prend pour trafiquer les plats et les boissons qu’il sert à ses clients. « Il faut voler selon la position qu’on occupe dans la société », proclame Falsacappa, telle une maxime qui fait du brigandage un mode de vie tout à fait usuel. Sans vouloir dénoncer, cette « pièce totalement amorale présente le vol comme un principe qui structure toute la société ».[4]

Accueil et postérité

Un succès interrompu par la guerre de 1870

Avant même sa création, la pièce semble promise à un nouveau succès, comme nous l’apprend Le Figaro, le 29 novembre 1869 : « M. Offenbach est fort satisfait de l’exécution mais les artistes ne sont pas moins contents que lui, car, avec une unanimité admirable, ils ont fait au maestro une de ces ovations que l’on n’oublie pas. C’est vraiment d’un bon présage. » De fait, le public a fait montre d’un grand enthousiasme lors de la première le 10 décembre, comme le relève Le Figaro le 13 décembre : « Le premier acte des Brigands a décidé du succès de la pièce. Un fou rire s’est emparé des spectateurs à l’entrée des carabiniers ». En revanche, les deux actes suivants « sont traînants et un peu vides dans leur turbulence. » Le 12 décembre 1869, Le Ménestrel salue la prouesse de « l’infatigable Offenbach, suivi de ses Brigands » qui enregistre une « nouvelle victoire » après celle de La Princesse de Trébizonde, « la même semaine […] sur deux théâtres rivaux. Décidément le maestro Offenbach est l’enfant chéri de l’opérette. » Le théâtre des Variétés engrange également un chiffre d’affaires record de 5 501 francs le 12 décembre 1869 grâce aux Brigands, qui dépasse celui de La Grande Duchesse de Gérolstein. Pour remercier les interprètes des Brigands de ces succès, « le maestro Offenbach » les convie – aux côtés de ceux de La Princesse de Trébizonde – au Grand-Hôtel à « une fête gastronomique et chorégraphique dont il sera longtemps parlé dans l’histoire », comme l’écrit Le Figaro le 23 février 1870.

En province et à l’étranger

Les Brigands sont montés à Lille, puis à Bruxelles fin février 1870 et à Vienne (Die Banditen) au Theater an der Wien le 13 mars 1870. L’œuvre est aussi produite au jeune Théâtre provisoire de Prague (Bandité) et Offenbach se rend à Londres au cours de l’été 1871 pour assister à la création anglaise des Brigands. La même année, il dirige Los Brigantes au Théâtre de la Zarzuela à Madrid.

Reprises

Mais entretemps, la guerre a éclaté entre la France et la Prusse le 19 juillet 1870. Les Variétés osent tout de même une reprise des Brigands du 3 au 15 août 1870, entrecoupée de refrains patriotiques comme « la Marseillaise, le Rhin allemand et des strophes de circonstances ».[5] Il faut attendre la fin de la guerre, en janvier 1871 pour que les théâtres rouvrent, et ce n’est que le 2 septembre 1871 que la pièce est de nouveau montée à Paris, avec « un succès, plus grand, peut-être qu’à la première représentation ».[6]

La version « féérie »

À la tête du Théâtre de la Gaîté, Offenbach crée des « opéras-féeries », sorte d’opéras‑comiques grandioses, augmentés d’un chœur et d’un orchestre plus étoffés et de ballets, comme Le Roi Carotte (1872) ou Le Voyage dans la Lune (1875). Le succès de ce genre l’invite à reprendre ses anciens opéra-bouffes en transformant l’argument et en y ajoutant de nouvelles pièces, pour en faire des opéras-fééries. C’est d’abord le cas d’Orphée aux Enfers (1874) ou de Geneviève de Brabant (1875) puis vient le tour des Brigands. L’intrigue est modifiée : « Falsacappa acceptant le billet de 1 000 francs du caissier Antonio, on se prépare à célébrer le mariage du prince et de Fiorella lorsque arrive la véritable ambassade de Grenade. Un changement à vue transporte l’action sur la grand-place de Mantoue que borde un arc de triomphe. (…) Le cortège défile, spectacle agrémenté d’un ballet (…) et d’une cavalcade ».[7] Malgré un très bon accueil critique, cette deuxième version des Brigands ne sera jouée que 34 fois jusqu’au 9 février 1879. Elle sera aussi la dernière œuvre d’Offenbach à être donnée de son vivant au Théâtre de la Gaîté. En 1931, Les Brigands est le premier opéra-bouffe à entrer, non sans succès, au répertoire de l’Opéra-Comique, lequel s’était longtemps refusé à accueillir ce genre depuis l’échec de Barkouf d’Offenbach en 1860.

 
[1] Lettre à Ludovic Halévy, 24 juillet 1869 – Retour vers la suite du texte
[2] Ibid – Retour vers la suite du texte
[3] À noter que ce jeu de changement de costumes n’est pas sans rappeler une autre pièce du trio Offenbach-Meilhac-Halévy, La Vie parisienne, où les domestiques prennent la place de leurs maîtres et les gantières se font passer pour des femmes du monde – Retour vers la suite du texte
[4] Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach, Paris, Gallimard, 2000, p. 391 – Retour vers la suite du texte
[5] Le Figaro, mercredi 17 août 1870 – Retour vers la suite du texte
[6] Le Figaro, dimanche 3 septembre 1871 – Retour vers la suite du texte
[7] Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach, op. cit., p. 585 – Retour vers la suite du texte

Pour en savoir plus sur la musique des Brigands

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Quel est l’intérêt du rôle travesti ?

On s’étonne souvent lorsqu’on entend qu’un rôle de jeune homme est interprété par, voire écrit pour, une femme. Pourtant, derrière le personnage plus connu du Chérubin de Mozart se cache toute une panoplie de rôles travestis, à la fois au théâtre et à l’opéra. L’opérette n’y échappe pas, et Offenbach en particulier n’a pas hésité à recourir souvent à ce type de rôles ambigus, qui trouvent dans les préoccupations actuelles sur le genre un intérêt nouveau.

Au-delà de l’alternative d’un homme joué par une femme ou d’une femme jouée par un homme, il faut distinguer des rôles travestis écrits par le dramaturge, le librettiste ou le compositeur, et ceux qui font le choix des metteurs en scène dans leur adaptation voire actualisation de l’œuvre. Et pourtant, si ceux-ci font ce choix, à l’instar de Robert Carsen à Bastille à l’automne 2022 confiant Roméo à Anna Goryachova, c’est souvent en s’appuyant sur la volonté même du compositeur, voire du dramaturge initial : si le rôle de Juliette était joué par un jeune homme au moment de sa création par Shakespeare du fait des contraintes du théâtre élisabéthain, Bellini a bel et bien composé le rôle de Roméo pour une cantatrice soprano.

À y regarder de plus près, le brouillage des genres, en particulier chez Offenbach, suit un gradient de confusion plus ou moins prononcée pour le spectateur. Un ressort comique classique consiste à faire se déguiser des personnages à l’identité sexuelle bien définie dans un sexe opposé, de façon pleinement transparente pour le spectateur. Par exemple, dans l’opérette d’Offenbach Jeanne qui pleure et Jean qui rit, une Jeanne se fait passer pour son frère Jean, tandis qu’un autre personnage, Cabochon, se déguise en femme au cours de l’opérette. Ce travestissement explicite s’oppose à celui de comédiennes en jeunes hommes, sans que la pièce n’entretienne d’ambiguïté sur leur identité sexuelle : le jeune amant, quoique joué par une femme, est un jeune homme, et le public fait comme si cela ne posait pas de problème. Entre les deux, un cas plus rare mérite d’être souligné : dans L’Île de Tulipatan (1868), Offenbach construit une intrigue sur une confusion des genres ignorée des personnages eux-mêmes : une jeune femme bonhomme tombe amoureuse d’un jeune homme délicat et se désespère qu’il n’ose lui déclarer sa flamme en retour, avant qu’il ne soit révélé aux deux jeunes gens que leur véritable identité sexuelle leur a été cachée à la naissance, que le jeune homme est une femme et la femme un homme !

Toute la question qui se pose alors, face à cet imbroglio jouant sur les codes de la féminité et de la virilité, est de savoir pourquoi nos compositeurs et librettistes ont écrit et pensé ces rôles. Comment interpréter ces travestissements et ainsi comment les jouer sur scène ?

Je propose de distinguer quatre pistes d’interprétation : psychologique, morale, scénique et musicale.

Un intérêt psychologique : figurer l’innocence, voire l’impuissance ?

Dans la préface du Mariage de Figaro (1778), Beaumarchais écrit du rôle de Chérubin, le jeune page du comte Almaviva, qu’il « ne peut être joué que par une jeune et très jolie femme ; nous n’avions point à nos théâtres de très jeune homme assez formé pour en bien sentir les finesses […] c’est un enfant, rien de plus ». C’est donc dans la continuité de Beaumarchais que Mozart compose en 1786 le rôle de Chérubin pour une mezzo-soprano. Son air célèbre « Voi che sapete » exprime bien l’innocence d’un tout jeune homme encore délicat, qui découvre les soubresauts de l’amour, et dont la virilité encore peu affirmée contraste avec les offensives séductrices du comte Almaviva. Chérubin incarne ainsi l’archétype d’un rôle travesti qui aurait pour fonction de mieux représenter des traits psychologiques d’ingénuité et de grâce associés à l’être féminin.

Si l’on s’intéresse maintenant au personnage de Siebel dans le Faust de Gounod (1859), l’ingénuité du jeune homme joué par une femme prend un tour plus tragique : on y retrouve la même opposition entre deux modèles de masculinité, celle conquérante d’un Faust qui fait l’assaut de la « demeure chaste et pure » de Marguerite, contre la présence discrète et fidèle de Siebel, écrit pour une mezzo-soprano. Le drame dans Faust tient sans doute à ce que Marguerite choisit celui qui lui ment et l’abandonne, plutôt que l’ami fidèle présent jusqu’à sa condamnation à mort. Le prélude de l’« Air des bijoux » met en exergue le triomphe tragique de Faust sur Siebel, dont Marguerite délaisse les fleurs avec un « Pauvre garçon ! » avant d’être séduite par le coffret de bijoux déposé par Faust et Méphistophélès.

Ces deux exemples nous montrent un premier visage du rôle travesti, au service de la caractérisation des personnages, permettant de mettre en scène une masculinité naissante, encore associée à travers la figure féminine à l’innocence de l’enfance, mais souvent mise en échec face à la virilité triomphante de l’homme mûr. Ce qui se cache ici, c’est bien une différenciation forte des caractères masculins et féminins derrière la figuration de différentes formes de virilité, puisqu’une virilité autre que « toxique » ne pourrait être jouée autrement que par une femme.

Un intérêt moral ambigu : décence ou voyeurisme ?

On trouve ensuite d’autres interprétations du rôle travesti, empruntant davantage au registre moral. L’article « Rôles travestis » du Dictionnaire pittoresque et historique du théâtre d‘Arthur Pougin (1885) explique ainsi que faire jouer à une femme un rôle d’amoureux passionné permet de « sauver ce que certaines situations pourraient présenter d’un peu excessif et d’un peu dangereux à la scène ». L’auteur interprète en ce sens le fait que le rôle d’Amour dans la tragédie-ballet Psyché (œuvre commune de Molière, Corneille, Lully et Charpentier, créée en 1671), d’abord confié au comédien Michel Baron, ait ensuite été confié à une femme. Reste à savoir si la représentation d’élans passionnés entre deux femmes sauve le caractère impudique de la scène, ou s’il répond plutôt à un fantasme masculin tirant sur le voyeurisme !

La suite de l’article va dans le sens de cette ambiguïté morale, puisqu’il est expliqué que les rôles travestis permettaient également de mettre en valeur certaines comédiennes qui se montraient très vives et originales dans des rôles masculins, comme Virginie Déjazet (1798-1875), qui a créé plus de cent rôles travestis au théâtre. Laurent Bury, dans un très bon article sur le rôle travesti chez Offenbach, montre par ailleurs que ces rôles travestis permettaient une audacieuse licence vestimentaire aux artistes qui les créaient, Léa Silly et Zulma Bouffar, qui, vêtues d’une tunique très courte pour l’époque, montraient ainsi leurs jambes en toute impunité à leurs admirateurs…

Le rôle travesti pourrait ici s’interpréter davantage à travers le prisme d’un certain plaisir licencieux à représenter l’amour entre deux femmes ou à exhiber le corps féminin, en particulier chez Offenbach, dans une période très marquée par la morale bourgeoise du Second Empire.

Un intérêt scénique : le travestissement comme ressort comique

Comme le montre Laurent Bury, on observe un traitement très inégal des deux types de rôles travestis : si les chanteuses jouent des rôles de jeunes hommes ingénus mais séduisants, les chanteurs incarnent plutôt des femmes laides, vieilles et sottes. Cette dichotomie est très présente chez Offenbach. Ainsi de son opérette Mesdames de la Halle (1858) : trois hommes jouent trois vieilles marchandes peu grâcieuses, suscitant l’intérêt uniquement pour l’argent qu’on leur suppose à tort, tandis qu’une femme joue le marmiton Croûte-au-Pot, amoureux de la jolie fruitière Ciboulette. On retrouve cette dichotomie dès les pièces baroques, comme le montre le très beau Couronnement de Poppée de Monteverdi, donné par l’ensemble Cappella Mediterranea à l’Opéra royal de Versailles en janvier 2023 : au rôle travesti de l’Amour, chanté par Julie Roset, s’oppose le rôle comique de la nourrice interprété par Stuart Jackson.

L’Île de Tulipatan, opéra-bouffe d’Offenbach en un acte (1868), vaut à ce titre le détour. L’interprétation de cette œuvre fait la part belle au ressort comique du travestissement. Hermosa est chantée par un ténor en perruque qui surjoue le côté gauche et lourdaud, tandis qu’Alexis est joué avec délicatesse et sensibilité par une soprano. Le duetto « Si, comme vous, j’étais un homme », extrêmement drôle, chante l’incompréhension d’Hermosa face à la timidité d’un Alexis qui n’ose déclarer sa flamme, jouant sur les codes de l’initiative masculine dans la déclaration d’amour:

On retient ici le ressort comique reposant sur le travestissement d’hommes en femmes. Arthur Pougin, dans le Dictionnaire pittoresque et historique du théâtre (1885), écrit ainsi dès 1885 qu’« aujourd’hui, dans le répertoire moderne, on ne travestit plus guère un homme que lorsqu’on veut obtenir un effet grotesque et ridicule. Encore n’emploie-t-on ce moyen qu’avec la plus grande discrétion, le raffinement de notre goût le supportant malaisément. » Les mises en scène contemporaines démentent ce propos en prouvant le succès toujours actuel de ce ressort comique.

Un intérêt musical : un réservoir de créativité pour des duos féminins

La dernière interprétation semble avoir été la plus importante pour les compositeurs, et est d’ordre musical : l’usage de rôles travestis – en particulier de jeunes hommes chantés par des femmes – est un réservoir de créativité pour des duos de femmes entre deux sopranes ou une soprano et une mezzo-soprano. Les opérettes d’Offenbach regorgent ainsi de magnifiques duos amoureux de femmes : au-delà de la célèbre Barcarolle des Contes d’Hoffmann (1881), on peut penser au très beau duo de Fantasio (1872), ou au parodique Duo des pommes de Caprice et Fantasia dans le Voyage dans la Lune (1875).

Si certains rôles écrits comme rôles travestis sont parfois redonnés à des hommes, comme le rôle de Caprice dans Le Voyage dans la Lune (1875), certains chefs n’hésitent pas à donner des rôles de ténors à des sopranes, afin de créer de nouvelles harmonies musicales : on peut penser à la belle interprétation du duo d’ouverture « Tous les deux, amoureux » du Barbe-Bleue d’Offenbach (1866) par Renée Fleming et Susan Graham. Le travestissement du rôle de Caprice permet de redonner un nouveau souffle au duo, en permettant à Susan Graham de monter dans les aigus lorsqu’elle chante le printemps, passant même plus haut que la voix de soprano.

A l’opéra, le rôle travesti s’explique donc souvent par ce qu’il permet de créer musicalement, en termes de jeu avec la matière sonore de deux voix de femmes.

Et le rôle de Fragoletto dans Les Brigands ?

Ces différentes interprétations permettent de proposer plusieurs lectures du personnage de Fragoletto dans Les Brigands (1869).

Face aux autres brigands, le personnage de Fragoletto, présenté comme un honnête homme qui se travestit en coquin par amour pour Fiorella, incarne certes une certaine innocence et une fraîcheur. Les choix de mise en scène d’Emmanuel Ménard pour la production de l’œuvre par Oya Kephale en 2023 soulignent par exemple le décalage final entre la volonté sincère de Fiorella et de Fragoletto de quitter « le vol et le brigandage » et de « redevenir d’honnêtes gens », quand les autres brigands laissent transparaître leur intention de continuer leur vie d’avant. L’adjectif « honnête », qui revient dans les répliques de Fragoletto, l’associent à une figure fraîche et sincère qui pourrait entrer dans la tradition du jeune homme, associé par le choix d’une femme à une figure d’enfance ou de bonté fondamentale. Le dessin fait du personnage par l’illustrateur belge Draner (1833-1926) exprime bien la douceur candide que le travestissement permet d’associer au jeune homme.

Toute l’ambiguïté du personnage réside pourtant dans son espiègle audace, qui, si elle tient à des élans d’une fougueuse jeunesse, tirent définitivement Fragoletto hors d’une pure figure d’innocence enfantine. Le jeune homme qui chante vouloir « piller un brin » la fille du chef, ou l’emmener bien vite dans les bosquets manifeste ostensiblement sa figure d’amant passionné ! Sous cet aspect, on peut se demander si le choix d’une femme pour chanter Fragoletto ne permet pas aux créateurs de l’œuvre le mélange ambigu de décence et d’audace à faire exprimer par une femme des élans amoureux plus habituellement exprimés par les hommes dans la tradition scénique. Il n’est pas anodin de se rappeler d’ailleurs que le personnage de Fragoletto a été créé par Zulma Bouffar, qui a entretenu une longue liaison secrète avec Offenbach et lui a donné deux enfants. La séduction n’est pas absente du personnage de Fragoletto, espiègle jeune femme se permettant d’imiter l’audace masculine dans les élans amoureux…

Du ressort comique du travestissement, on aperçoit quelques traces dans le Trio des marmitons, coupé de la production Oya Kephale 2023, à travers un jeu sur les niveaux du travestissement. Pietro, Falsacappa et Fragoletto, déguisés en marmitons, se préparent à accueillir les voyageurs pour les enfermer dans une cave à vin et se substituer à eux. Falsacappa imite alors une voyageuse en contrefaisant une voix de fausset, tandis que Fragoletto lui répond dans les graves, en continuant à jouer son rôle masculin. Le refrain résolument pétillant de ce trio achève de donner à tout l’air une ambiance légère célébrant le déguisement et la farce. Le nom même de Fragoletto pourrait être une référence amusée à un personnage romanesque essentiellement ambigu : Fragoletta, personnage éponyme du roman Fragoletta, Naples et Paris en 1799 d’Henri de Latouche (1829), qui met en scène un hermaphrodite se présentant tantôt sous les traits d’une certaine Camille, tantôt sous ceux de son frère Adriani.

Enfin, l’intérêt musical du travestissement de Fragoletto est évident dans Les Brigands, comme en témoignent les nombreux duos avec Fiorella. Fragoletto donne souvent la réplique de Fiorella à la tierce, ou en reprenant la partie de soprano II, ce qui rassemble leurs voix dans une étonnante proximité de son, et ce qui peut figurer l’harmonie de ces deux personnages, exception d’honnêteté et d’espièglerie dans un univers globalement grotesque ! Dans le « Duetto du notaire », où les deux amoureux pressent un notaire imaginaire de les marier afin de pouvoir enfin batifoler en toute moralité, c’est même la voix de Fragoletto qui chante la partie de soprano I, passant au-dessus de la voix de Fiorella.

Le détour par les interprétations des rôles travestis à l’opéra permet donc de souligner toute l’épaisseur du personnage de Fragoletto, ambigu dans sa psychologie – entre une honnêteté sincère et une séduisante espièglerie, et dont le travestissement nourrit à la fois l’imbroglio des déguisements à répétition de l’intrigue et le génie musical des Brigands.

Extrait de la partition piano-chant du « Duetto du notaire », dans Les Brigands d’Offenbach. La partie de Fragoletto (Frag./Fr.), bien qu’en deuxième ligne, est plus haute que celle de Fiorella (Fior./Fi.), créant une inversion des rapports sonores permise par le travestissement du personnage.

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Sources

 

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Où se trouve l’auberge de Pipo ?

L’intrigue du deuxième acte des Brigands se situe dans une auberge dont le tenancier se félicite qu’elle soit si judicieusement placée à la frontière entre l’Italie et l’Espagne. Cette remarque fait immédiatement sursauter et sourire car, bien évidemment, les deux pays n’ont aucune frontière commune et sont très distinctement séparés par l’énorme hexagone français.

Pas de frontière italo-espagnole donc… en tout cas, pas de frontière terrestre puisque, techniquement, l’Espagne et l’Italie possèdent une frontière maritime située en pleine mer Méditerranée, sur laquelle il n’y a évidemment aucune auberge.

Mais on le sait, les frontières intra-européennes n’ont cessé de fluctuer au cours de l’histoire et les contours italiens, français et espagnols que connaissait Offenbach ne sont pas tout à fait ceux que nous connaissons actuellement. Tâchons donc d’y voir plus clair.

L’argument des Brigands est centré sur la préparation d’un mariage arrangé censé sceller l’alliance diplomatique entre le Royaume de Grenade et le Duché de Mantoue. Ces deux entités politiques ont bel et bien existé et, bien que 2000 km séparent Grenade et Mantoue, une telle alliance aurait été effectivement possible.

Le Royaume de Grenade intègre le territoire espagnol au moment de la Reconquista de 1492, perdant son statut de royaume indépendant pour devenir une division du Royaume de Castille, mais conservant tout de même son nom de Royaume. En 1833, un traité redéfinissant la division de l’Espagne marque la fin du Royaume de Grenade, lequel devient définitivement une simple province.

Le Duché de Mantoue, quant à lui, naît en 1530. Cette principauté reste indépendante jusqu’au début du XVIIIe siècle, bien que placée sous la tutelle du Saint-Empire romain germanique, avant d’être rattachée au Duché de Milan, suite à la déchéance de Charles III Ferdinand, dernier duc de Mantoue jusqu’en 1708. A l’époque napoléonienne, Mantoue va successivement être annexé par la République cisalpine, transformée plus tard en Royaume d’Italie gouverné par Napoléon, avant de passer sous la juridiction du Royaume de Lombardie-Vénétie, lui-même placé sous l’autorité de l’Empire autrichien.

Techniquement, le mariage entre la Princesse de Grenade et le Duc de Mantoue, bien que totalement fictif, ne serait pas complètement improbable. Mais jamais ces deux entités n’ont partagé la moindre frontière. L’Espagne et l’Italie ont cependant bien eu des frontières en commun, constamment redéfinies par les onze guerres successives d’Italie entre le XVe et le XVIe siècle. La bataille de Pavie de 1525 permet ainsi à l’Espagne d’asseoir sa domination sur la plupart des territoires italiens (à l’exception de Gênes, Venise, la Savoie le Piémont). Les reconquêtes s’enchaînent alors et les frontières varient fréquemment jusqu’en 1734, où la bataille de Bitonto fait rentrer Naples et la Sicile sous la couronne espagnole. Parme et Plaisance sont également cédés par l’Autriche au roi d’Espagne en 1748. Et tout cela se retrouve à nouveau bousculé un siècle plus tard par les conquêtes napoléoniennes.

Les brèves frontières qui ont existé entre les deux états ont donc été situées dans l’actuel territoire italien. Il est donc assez peu probable que l’ambassade de Grenade soit passée par là pour sceller ce mariage à 5 millions (ou 3 si on défalque la dot).

Alors Offenbach et ses librettistes s’attendaient-ils à ce que le public ait connaissance de quatre siècles de géopolitique complexe ? Assurément non ! Au contraire, il s’agit bel et bien d’une facétie des auteurs, mettant en scène un mariage tout à fait fantaisiste sur une frontière complètement improbable. Si le Duc vient de Mantoue, c’est en référence évidente au personnage volage et libidineux du Rigoletto de Verdi (1851) et le mariage entre l’Italie et l’Espagne est en réalité un prétexte pour faire ce dont Offenbach raffole : des clins d’œil parodiques au folklore musical supposé des pays européens voisins. Tout y passe : la saltarelle (italienne) de Fragoletto, les couplets de Fiorella sur un rythme de boléro (espagnol), l’arrivée de l’ambassade espagnole sur un fandango, jusqu’au couplets tyroliens du caissier du Duc… Dans la version des Brigands de 1878, remaniée en opéra-féérie, on trouve même un ballet espagnol, un ballet des italiennes et une malagueña reprise de Maître Péronilla. Mais il y a surtout ces hilarants couplets de Gloria-Cassis (« Y’a des gens qui se disent Espagnols »), pastiche en forme d’espagnolade où Offenbach, comme un an auparavant dans La PéricholeIl grandira car il est Espagnol »), étrille une certaine tendance de la cour du second Empire à s’inventer des ascendances ibériques afin de se faire bien voir de l’Impératrice Eugénie, elle-même espagnole et née à Grenade.

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Focus sur le Duetto du notaire

Après le grand Canon des faux mendiants, le Duetto du notaire de l’acte II fait partie des numéros les plus appréciés au moment de la création des Brigands. Les premières critiques parues après la première plébiscitent ce numéro réjouissant et il n’y a guère que Félix Clément et Pierre Larousse qui font la fine bouche et déplorent de n’entendre dans ce duo que « l’éternel rythme de polka » (Dictionnaire lyrique, ou Histoire des Opéras).

La structure de ce petit duo entre Fiorella et Fragoletto est relativement simple : un couplet, un refrain, chacun repris trois fois de manière identique. Harmoniquement, Offenbach s’en tient également à quelque chose d’assez rudimentaire et on cherchera en vain les franches modulations des premiers couplets de Fiorella, ou les chromatismes et les frottements harmoniques audacieux de ceux de Falsacappa. Mais, comme souvent chez Offenbach, l’apparente simplicité formelle masque mal un fourmillement de petits détails aussi subtils que ravissants.

Le début du couplet fait entendre un rythme assez caractéristique, formé de l’alternance entre deux brèves et une longue. Posé sur un bourdon des basses, ce rythme évoque donc la bourrée, danse issue du centre de la France, d’abord d’origine populaire – après tout, Fragoletto et Fiorella sont bien des gens du peuple – avant d’être progressivement développée et codifiée au XVIIe siècle jusqu’à intégrer les danses de cour et le grand ballet classique. Le refrain du duo évoque davantage la polka, danse dont la rythmique est assez proche de celle de la bourrée, mais qui possède un caractère plus sautillant et plus articulé.

Ce petit refrain n’est pas non plus sans évoquer le duo entre Eboli et Thibault, au premier acte de Don Carlos de Verdi, œuvre censément plus sérieuse, créée quelques années avant Les Brigands (en 1867 dans sa version française) et à laquelle Offenbach rend peut-être discrètement hommage ici. La parenté entre les deux duos est d’ailleurs accentuée par le fait que Thibault, comme Fragoletto, est un personnage travesti (rôle d’homme chanté par une femme).

Le travestissement de Fragoletto n’est d’ailleurs pas anodin dans ce duo et Offenbach, comme bien d’autres compositeurs, joue de cette ambiguïté des sexes, des genres et des rôles, et du côté délicieusement sulfureux qu’il génère. À ce titre, il est intéressant de noter que le compositeur, afin de brouiller encore davantage l’oreille, fait permuter à plusieurs reprises les lignes vocales de Fiorella et de Fragoletto et que le soprano 2 (Fragoletto) passe plusieurs fois furtivement au-dessus de la ligne du soprano 1 (Fiorella). Les voix se croisent et s’entrecroisent, alternent et se rejoignent à la tierce. Si Les Brigands ne comportent pas de vrai duo d’amour entre les deux personnages, c’est bien dans ce petit duetto que nos deux protagonistes deviennent musicalement un véritable couple !

Le texte du duetto casse la structure relativement répétitive de la musique et progresse subtilement à chacun des trois couplets. Les deux amants haranguent d’abord le notaire (couplet 1), puis tentent de l’attendrir (couplet 2) avant de le menacer à mots couverts (couplet 3). Mais le véritable coup de génie du livret réside dans le formidable jeu sur les onomatopées des 3 refrains. Ce procédé comique qu’on pouvait déjà entendre, notamment dans les couplets de Cupidon d’Orphée aux enfers, est ici poussé beaucoup plus loin et chaque refrain est l’occasion d’un nouveau « bruitage » : d’abord des « psitt, psitt », puis des bruits de baisers et enfin de très sonores « ha ha » qui ont rapidement valu à ce duetto le surnom de « Duo de l’éclat de rire ».

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