Pourquoi tant de religieux dans la musique classique ?

Requiem, messes, oratorios, hymnes… Les œuvres religieuses sont nombreuses dans la musique classique. Essentiellement chrétiennes, elles constituent même un pan entier du répertoire que l’on appelle musique sacrée. Si ce n’est peut-être pas surprenant pour certains, nous allons quand même essayer de réfléchir aux raisons qui ont pu aboutir à un répertoire si prolifique.

En se promenant dans les rues de nos villes, il suffit de compter le nombre de personnes déambulant avec des écouteurs vissés dans les oreilles pour comprendre à quel point la musique fait partie de notre quotidien. Au point qu’il nous est difficile d’imaginer qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Si, par un effort d’imagination, nous remontons le temps de quelques siècles, nous nous rendons vite compte que sans radio ou enregistrement, le seul moyen d’écouter de la musique est de disposer de chanteurs et de musiciens, en chair et en os. Pour le commun des mortels, la musique d’ensemble n’est donc accessible que lors de regroupements, ponctuels ou réguliers, de musiciens. Avant le XXe siècle, la société est imprégnée de religion, non seulement en Europe où la musique classique s’est principalement développée, mais partout dans le monde les offices religieux font partie de ces occasions régulières de jouer et d’écouter de la musique. Le sacré joint d’ailleurs parfois le profane pour apparaître à des occasions qui peuvent surprendre nos esprits modernes.Ainsi sous le règne des rois de France, une dimension religieuse se voit parfois associée à la célébration des grandes victoires militaires. Pour remercier Dieu de la victoire accordée, le souverain fait chanter des Te Deum (hymnes d’action de grâce commençant par  « A toi Dieu notre louange »).

Influence de la musique sur l’homme

Or la musique a toujours été associée aux pratiques religieuses ou spirituelles. Dans les différents chamanismes, la communication avec les esprits se fait via des transes  souvent accompagnées de chants, de tambours et de danses. La musique est utilisée comme un moyen (parmi d’autres) de plonger le chaman dans un état second. L’utilisation récurrente de la musique et des rythmes dans ces rituels est révélatrice du pouvoir qu’ils possèdent sur l’esprit humain. C’est une partie de l’intériorité profondément enfouie en nous qui se laisse toucher par la musique. De même, le chant, dans un mouvement inverse, laisse affleurer et jaillir l’intériorité hors de nous-même pour exprimer pleinement ce que l’on ne peut parfois pas communiquer avec des mots. D’où  les chants funèbres empreints de douleur, tels les thrènes antiques ou les voceros corses. Les assemblées se mettent alors à vibrer au son de la musique dans une sorte de communion. Ces effets anthropologiques, s’ils ne sont pas  théorisés formellement, sont certainement l’une des raisons principales de la présence de musique dans les différentes religions et formes de spiritualité. 

La musique comme révélation d’une réalité transcendante

Saint Augustin, docteur de l’Eglise, est très sensible à la musique. Au IVe siècle, dans le De Musica, il étudie la musique et émet l’idée que Dieu puisses’y révéler :la beauté de la musique seraitrévélatrice de la beauté même de Dieu, qui est perfection. L’ordre et l’harmonie, qui sont présents dans la musique, sont également des attributs divins. Enfin, la musique, phénomène physique invisible, est néanmoins bien réelle et préfigure la félicité qui règne dans les cieux. Saint Augustin affirme que « Qui bien chante, deux fois prie », preuve de la valeur qu’il attribue à la musique. Mais cette dernière, dans la liturgie, a pour but de révéler Dieu et n’est pas une finalité en soi. Il a parfois peur que le croyant s’arrête à la beauté du moyen et ne recherche plus l’objectif divin. Il dit donc : « En ces moments, je voudrais à tout prix éloigner de mes oreilles et de celles de l’Eglise même, la mélodie de ces suaves cantilènes qui servent d’habituel accompagnement aux psaumes de David. »

Saint-Augustin

La liturgie chrétienne

Dans les religions chrétiennes qui se développent en Europe, la musique fait partie intégrante de la liturgie . Le premier exemple venant à l’esprit est le développement du chant grégorien au Moyen-Âge, mais on peut aussi citer le développement de l’orgue, instrument liturgique par excellence, à partir du XIIIe siècle. Le lien entre musique et liturgie est bien plus ancien : il se retrouve dans les origines hébraïques des religions chrétiennes, avec notamment tout le recueil des Psaumes dans l’Ancien Testament qui sont des poèmes destinés à être chantés. Or ce sont ces mêmes psaumes qui, aujourd’hui encore, sont chantés tous les jours dans la liturgie dite des heures dans l’Eglise catholique. L’Eglise ayant un usage pour la musique, elle a développé des charges de maître de musique ou maître de chapelles (Kapellmeister dans les pays allemands), auprès des églises cathédrales ou collégiales, ou même à la cour de princes et de monarques. Il s’agit de professionnels payés pour diriger les chœurs et orchestres animant les offices. Parmi les compositeurs ayant occupé cette charge ou une similaire entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, on peut citer Monteverdi, Haendel, Bach, ou Mozart ; et quasiment tous les grands noms de la musique classique de l’époque. Ces postes prestigieux sont certainement à l’origine du vaste répertoire de musique sacrée que nous connaissons aujourd’hui. 

Des compositeurs engagés

Au-delà du mécénat envers la liturgie, le sujet de la religion intéresse les compositeurs à plusieurs niveaux. Outre l’histoire de l’incarnation et de la rédemption par Dieu fait homme, les récits de l’Ancien Testament et l’histoire de l’Église offrent un narratif exceptionnel et vont être une source d’inspiration même au-delà des églises. Par exemple pour l’opéra, Rossini compose un Moïse en Egypte, tandis que Saint-Saëns reprend l’histoire de Samson et Dalila et encore Poulenc avec le Dialogue des Carmélites. Au-delà du sujet de l’œuvre, la musique sacrée doit bien évidemment tourner les hommes vers Dieu, mais pour celui qui la compose, elle peut aussi s’inscrire dans un itinéraire spirituel et prendre la forme d’une offrande  à Dieu. De même que le maçon croyant va construire des cathédrales pour son Dieu, le compositeur offre, lui, de la musique. Ils sont d’ailleurs plusieurs à faire partie du clergé catholique. Tomas Luis de Victoria, compositeur de la Renaissance espagnole, est également prêtre catholique, Vivaldi est ordonné prêtre à l’âge de 25 ans, etFrantz Liszt admet avoir voulu entrer dans les ordres dans sa jeunesse, mais avoir décidé de servir Dieu par son œuvre musicale. Il rejoint à la fin de sa vie le Tiers Ordre Franciscain, une association de laïques et  devient finalement abbé en recevant les ordres mineurs. Ces exemples sont révélateurs de la quête spirituelle sincère qui peut animer ces hommes pendant toute ou partie de leur vie et qui se reflète dans l’exercice de leur art.

Au fil du temps, la musique sacrée a donc fini par constituer une part importante du répertoire classique, mais les œuvres profanes se sont évidemment développées en parallèle, dans de nombreux styles différents. Cela dit, il est rare que les compositeurs se cantonnent  à un unique sujet ou style, ce qui permet la richesse de la musique classique telle que nous la connaissons aujourd’hui.


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